Background Image
Table of Contents Table of Contents
Previous Page  11 / 108 Next Page
Information
Show Menu
Previous Page 11 / 108 Next Page
Page Background

DANS LA VAGUE

11

N° 2 / 2015

u’est-ce que voyager, et à quoi cela

sert-il ? Tous les soleils couchants

sont des soleils couchants ; nul be-

soin d’aller les voir à Constantinople.»

Lorsque

Fernando Pessoa, cigarette à la bouche, s’interroge

sur l’utilité des voyages, rien ne lui semble plus ab-

surde que de quitter la fenêtre contre laquelle, de

son propre aveu, il dort tout éveillé, et contemple

non pas un coucher de soleil, mais le paysage de

pluie qu’offre une rue étroite de Lisbonne à son

regard mélancolique. N’importe quelle âme non

contaminée par le mal de vivre chronique lui propo-

serait sur le champdequitter sonquotidien, de chan-

ger d’environnement, bref, de voyager.

« Voyager ?

Pour voyager il suffit d’exister... Si j’imagine, je vois. Que

fais-je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de

l’imagination peut justifier que l’on ait à se déplacer pour

sentir... La vie est ce que nous en faisons. Les voyages, ce

sont les voyageurs eux-mêmes. »

Certes, le tempérament

atrabilaire de Pessoa peut prêter à sourire, et la lec-

ture de son

Livre de l’intranquillité

invite à l’immobi-

lisme définitif. Mais l’objection est redoutable : que

m’apporte le voyage que la force demon imagination

ne pourraitme procurer ?Que répondre à celui qui se

moque du périple sous prétexte qu’il suffit de fermer

les yeux pour changer de vue ?

Une réponse évidente consisterait à avancer la fai-

blesse de l’imagination au regard de la beauté réelle.

Comment celui qui n’a jamais navigué sur la mer

Adriatique pourrait-il se représenter la splendeur

d’une Venise scintillante au réveil ? Comment res-

sentir le délice d’une nuit sur les flots scandinaves

sans avoir posé sa tête sur un oreiller au milieu de

la mer Baltique étoilée ? Rien de plus aisé que d’ad-

mirer des paysages, en rêve, sur papier ou sur grand

écran. Mais quand l’image se meut dans l’espace,

De l’art

de voyager

Par Adèle Van Reeth, philosophe ¬

Q

«

le voyage s’inscrit simultanément dans l’espace et

dans le temps, substitue la durée au clin d’œil et

change l’observation en contemplation.

Le voyage n’est pas un donné, c’est un art, c’est là

sa raison d’être. Comme tout savoir-faire, il s’ap-

prend et se cultive. Mais comment procéder ? Rien

de plus difficile que de prendre le large. Les amarres

sont à peine larguées que déjà nous nous rappelons

à l’ordre : il nous faut apprécier la vue, savourer le

moment, se délecter d’expériences nouvelles ! Or

le voyage, dès lors qu’il quitte les terres de nos fan-

tasmes pour s’aventurer sur les eaux troubles de la

réalité, est par essence déceptif. Très vite, l’impéra-

tif de jouissance se heurte au temps long du périple,

nous devons composer avec les humeurs, la fatigue,

les contrariétés, les déceptions mêmes. C’est à ce

prix que l’apprentissage s’effectue.

Que cherche-t-on, au juste, en mettant les voiles ?

La quête de beauté n’est-elle pas l’alibi commode

qui cache un désir de fuite ? Le philosophe amé-

ricain du XIX

e

siècle Emerson le constate, lui qui

avait tant misé sur la traversée de l’Atlantique pour

se consoler : «

Chez moi je rêve qu’à Naples et à Rome je

pourrai m’enivrer de beauté et perdre ma tristesse. Je fais

mes malles, dis au revoir à mes amis, embarque sur la mer

et enfin me réveille à Naples, et là, à mes côtés, se trouve

l’austère réalité : le moi triste, implacable, celui-là même

que j’avais fui. Je vois le Vatican, les palais. Je fais semblant

d’être enivré. »

Tout voyageur trimballe, dans ses valises, les rai-

sons de son départ. Il suffit d’avoir le courage de

les examiner et de les garder en tête. Le secret d’un

voyage réussi réside ainsi dans la conversion de

la fuite en apprentissage et du divertissement en

enseignement.

«C'estmal raisonner que de conclure que

les voyages sont inutiles, de ce que nous voyageons mal »

,

précise Rousseau. Et d’ajouter :

« L'utilité des voyages

reconnue, s'ensuivra-t-il qu'ils conviennent à tout le

monde ? Tant s'en faut ; ils ne conviennent qu'aux hommes

assez fermes sur eux-mêmes pour écouter les leçons de l'er-

reur sans se laisser séduire, et pour voir l'exemple du vice

sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel

vers sa pente, et achèvent de rendre l'homme bon ou mau-

vais. »

Voyager, non pas pour mieux changer, mais

pour devenir soi. Qui a dit que le voyage c’était des

vacances… ?

RdM

CHRONIQUE PHILO