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DANS LA VAGUE

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N° 2 / 2015

La Vierge

de Raphaël que lui avait offerte Sophie Tolstoï

m’adressait un regard d’une infinie candeur. Je ne compre-

nais rien. Je suis ressorti à petits pas, ai rejoint la rue blanche

et glacée, et j’ai marché, fort préoccupé, en direction du

nord, passant devant les bulbes dorés de l’église Vladimirs-

kaya, où Fiodor a ses habitudes.

Je me suis dit alors que je pourrais rendre visite à Anna

Akhmatova, qui n’habite pas très loin, sur Liteiny, dans le

prolongement de l’avenue Vladimirsky. La température

s’était un peu réchauffée, mais à peine — suffisamment ce-

pendant pour que peu à peu l’avenue reprenne vie. Quelques

passants se croisaient sans se voir, emmitouflés et muets,

indifférents. Laissons l’hiver passer, semblaient-ils se dire —

même si l’hiver, ici, dure six mois. Quelle importance ? Le

temps, après tout, n’est pas grand-chose.

Anna occupe, avec son mari et le fils de son premier ma-

riage, un logement situé dans le Palais Cheremetiev. J’y suis

arrivé assez vite, suis monté, mais là non plus il n’y avait

personne, et son appartement était identiquement ouvert

et vide. La plaque dorée sur la porte indiquait le nom de son

dernier mari, Nikolaï Punin, que je ne connais pas — je sais

simplement qu’il est historien d’art. Je sais aussi qu’ils sont

étroitement surveillés tous les trois. Mes mains se mirent à

trembler. J’espérai qu’il ne leur était rien arrivé.

Je suis entré lentement, ai noté un manteau accroché à sa

patère, et un chapeau. Un parapluie. Un magazine sur une

chaise. Rien qui indiquât un départ précipité. La porte du

cabinet de Nikolaï était fermée. Je suis passé par la cuisine,

sur ma droite. Il y avait un torchon étendu sur une corde à

linge au-dessus de la cuisinière, un broc sur un petit meuble

adossé à la patine verte du mur, et l’armoire à vaisselle, où

tout était soigneusement rangé. Rien d’autre. Le silence était

absolu.

J’eus alors vraiment peur. Fiodor, Anna, où étaient-ils donc

passés, l’un comme l’autre ?

Une fois redescendu, j’ai soudain pensé à Alexandre

Sergueïevitch Pouchkine, dont j’avais appris la veille qu’il

était rentré de voyage. J’ai voulu aller le saluer chez lui sur

le quai de la Moika, ai descendu pour cela l’intégralité ou

presque de la perspective Nevski dans le vent coupant qui

soufflait de la Neva. Le trajet n’était pas très long, mais avec

ce froid qui saisissait mon nez que l’écharpe avait du mal

à abriter, menaçant de le séparer du reste de mon visage,

c’était assez pénible.

« Je me sentais transi, particulièrement

au dos et aux épaules.

J’en venais à me demander si ce n’était pas

la faute de mon manteau. »

Mais non, il était parfait : épais,

étanche et chaud.

Enfin arrivé devant chez Pouchkine, je frappai à la porte (fer-

mée, celle-ci), mais sans plus de succès. J’insistai, puis dus à

nouveau me rendre à l’évidence : il n’était pas chez lui. Déci-

dément, tout semblait bégayer.

Déterminé à l’attendre malgré tout, je me suis rendu au

« Café littéraire » où il a ses habitudes, non loin de là, au bas

de Nevski. À l’étage, je me suis assis tout à côté du piano, où

nul pianiste n’officiait à cette heure. Un serveur habillé de

grenat a pris ma commande et m’a dit que non, il n’avait pas

vu monsieur Pouchkine aujourd’hui, mais peut-être allait-il

passer bientôt — si toutefois, ainsi que je venais de le lui ap-

prendre, il était bien rentré de voyage. Je n’avais qu’à patien-

ter. Ce que je fis, devant un verre de vin chaud. Pouchkine

rencontre quelques soucis en ce moment avec son beau-

frère, ce Français nommé D’Anthès, qui courtise demanière

éhontée son épouse, NataliaGontcharova. On dit même que

c’est pour se rapprocher d’elle qu’il a épousé sa sœur, Ekate-

rina. Mais on dit tant de choses. Bien sûr D’Anthès apprécie

l’indéniable beauté de Natalia et le fait savoir, ce qui ne l’em-

pêche pas d’aimer sincèrement son épouse Ekaterina. Tou-

jours est-il que la tension est grande entre les deux hommes.

Des lettres d’injure circulent. Des plaisanteries, des moque-

ries, des tentatives d’humiliation. À cela Pouchkine réagit

vivement — trop, peut-être. Nous sommes nombreux à lui

conseiller de ne pas se laisser emporter par son impétuosité,

qui est grande.

J’ai attendu une heure environ, puis j’ai compris que Pouch-

kine ne viendrait plus.

Décidément, aucun de mes amis ne semblait être à Saint-

Pétersbourg hier. Il ne me restait plus qu’à rentrer chez moi.

Ce que je fis, tête baissée, ruminant de sombres pensées

dans le froid piquant, à présent solidement installé. J’étais

inquiet.

Aujourd’hui je le suis encore davantage. Car j’ai beau me

boucher les oreilles, j’entends dire ici et là que bien des mal-

heurs sont arrivés. Que des chiens meurent sans raison. Que

des oiseaux gèlent en plein vol et chutent lourdement au sol.

Qu’un inconnu a été jeté dans la Neva entre deux blocs de

glace et s’est noyé. Que D’Anthès, ne pouvant demeurer sans

réagir aux injures de Pouchkine, l’a provoqué en duel et l’a

sérieusement blessé, sur ce Champ de Mars dont il avait glo-

rifié naguère

« l’animation guerrière des parades et l’éclat des

sha-

kos

de cuivre percés de balles »

. Que Nikolaï Punin, lemari d’An-

na Akhmatova, a été arrêté, et que son fils est très menacé.

Tout à l’heure, en passant devant la gare, j’ai cru les voir tous

deux parmi une foule d’anonymes entassés sur un des quais,

prêts à être emmenés vers une sombre destination. Mais il

est possible que je me trompe. Tout se mêle, et je me rends

bien compte que je ne sais plus démêler le vrai du faux, ni le

passé du présent. Je ne sais plus.

« Peut-être ne fut-ce chez moi

qu’une impression : tout cela avait passé devant mes yeux comme

dans un brouillard. »

RdM

NOTE

«

Je me sentais transi, particulièrement au dos et aux épaules. J’en venais

à me demander si ce n’était pas la faute de mon manteau. »

NIKOLAÏ GOGOL,

Le Manteau

« […] l’animation guerrière des parades et l’éclat des

shakos

de cuivre percés de balles. »

A. POUCHKINE,

Le Cavalier de bronze

« Peut-être ne fut-ce chez moi qu’une impression.

Tout cela avait passé devant mes yeux comme dans un brouillard. »

F.M. DOSTOÏEVSKI,

Nietotchka Nezvanova

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