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DANS LA VAGUE

22

N° 2 / 2015

MUSIQUE

En l’espace de six albums, La Grande Sophie est devenue

une artiste incontournable de la scène musicale française,

auréolée de deux Victoires de la musique. Pour son septième

disque,

Nos Histoires

elle revient avec un premier extrait

Maria

Yudina

. Ou comment une artiste pop remet dans

la lumière une pianiste virtuose russe au destin peu connu

et pourtant hors du commun.

uand j'ai découvert Maria

Yudina,

j'étais en train

d'essayer d'écrire des chansons

et je séchais sur une feuille

blanche. J'ai entendu ses notes

de piano, et tout de suite j’ai demandé qui était en

train de jouer. »

C’est un peu par hasard, chez

un ami qui écoutait son œuvre en boucle, que

La Grande Sophie a rencontré Maria Yudina.

« Rien que son nom a déclenché quelque chose

en moi. Il m'a interpellé, je le trouvais très joli, ça

sonnait. Puis je me suis penchée sur son histoire, et j'ai

découvert un destin incroyable. »

Car si elle a marqué son époque par sa musique

et ses interprétations – nombreux sont ceux

qui affirment qu’elle a préfiguré le style du

canadien Glenn Gould – c’est aussi par son

engagement que s’est illustrée la pianiste. Très

croyante, elle a fait partie des rares artistes

soviétiques à s’être opposés au régime com-

muniste.

« Ce qu’il faut savoir c’est qu’elle n’avait même pas

de piano à elle, parce qu’on lui interdisait beaucoup

de choses à cette époque là. Bien malgré elle, Staline

aimait par dessus tout sa musique. Il faut dire que

c'est quelqu'un qui vivait pour sa musique, qui avait

une espèce de feu au bout des doigts, un jeu très

poignant. »

L’histoire raconte qu’un soir le « Petit père

des peuples » écoutait la radio et a entendu

le

Concerto n° 23

de Mozart. Ému jusqu’aux

larmes, il aurait aussitôt demandé l’enregistre-

ment mais comme il s’agissait d’un concert en

direct, le disque n’existait pas. Il aurait donc

fait réveiller dans la nuit tout l’orchestre et

ses musiciens, dont Maria Yudina qui était la

soliste, pour les conduire en studio et leur en

faire enregistrer et graver un.

« Comme elle ne voulait pas jouer, Staline lui a

proposé énormément d’argent. Elle a finalement

accepté et lui a écrit un mot dans lequel elle lui dit

qu’elle allait tout reverser à son église et qu’elle allait

prier pour tous les pêchés qu’il avait commis contre

le peuple russe. La légende raconte aussi qu’on a re-

trouvé le jour de la mort de Staline, l’enregistrement

en question qui tournait sur son phonographe.»

Malgré la reconnaissance du dirigeant, Maria

Yudina restera extrêmement virulente contre

le pouvoir, et ce jusqu’à sa mort à Moscou en

1970. Et si aujourd’hui elle chante

Non, je ne suis

pas Maria Yudina

, La Grande Sophie affirme

qu’elle aurait aimé avoir son talent et son

courage.

« On veut toujours être un héros, bien sûr, et pour

moi c'est une héroïne, mais je ne suis pas dans la

même époque. C'est vrai que l’on se demande ce

que l’on aurait fait à sa place, on se pose ce genre de

questions, mais je ne peux pas avoir la réponse. Cette

chanson, c'est ma façon à moi de faire passer des

choses. L'art, la musique, c'est une façon de dire les

choses différemment. »

Si La Grande Sophie ne s’est encore jamais ren-

due en Russie, sur les traces de Maria Yudina,

elle aimerait avoir l'occasion de découvrir

ce pays, peut-être pour une tournée. C’est

d’ailleurs en achevant la précédente que ce

nouvel album est né, lorsqu’elle se produisait à

Hanoï au Vietnam. Une ville à laquelle elle rend

hommage dans un autre des dix titres de

Nos

Histoires

, un disque qui invite décidément au

voyage.

RdM

Q

«

&

Sophie

la grande Maria

Par Florian Delisle ¬

© DR