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DOSSIER

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N° 2 / 2015

R

La présence française au Canada n’a duré que 150 ans et

aura pourtant donné naissance à une nation québécoise forte

aujourd’hui de 8 millions d’habitants revendiquant le français

comme marqueur d’une identité propre. Mais cette permanence

de la langue de Molière a été un long combat au centre de

revendications indépendantistes encore vivaces.

arement un pays n’a eu autant de lois sur sa

propre langue. C’en est même devenu une

passion aussi bien politique que culturelle,

une affirmation identitaire qui prend ses

racines au siècle de Voltaire pour s’exacer-

ber aumoment de la Révolution tranquille

des années 60. La loi 101, votée en 1977, est le résultat de toute

une succession de lois, d’études parlementaires, et même

d’un livre blanc. Elle est la pierre fondatrice du projet souverai-

niste. AuQuébec, le français est désormais la langue officielle,

une langue de résistance malgré tout, sans cesse menacée

dans un vaste continent anglophone.

Héritage d’un colonialisme français qui n’aura pourtant exis-

té que 155 ans au Québec. De 1608, fondation de Québec par

Samuel de Champlain à 1763, cession du Canada, la France

domine la vallée du Saint-Laurent et impose sa langue, sa

culture, ses valeurs et sa religion. Au XVIII

e

siècle, elle aban-

donne progressivement ces vastes terres, peu rentables,

d’abord avec le traité d’Utrecht (1713), quand Louis XIII cède

déjà à l’Angleterre Terre-Neuve, la baie d’Hudson et l’Acadie.

La crise économique et financière accélère la séparation. Hor-

mis les dépenses militaires et les revenus du commerce, qui

sont rapatriés dans l’Hexagone, rien n’est fait pour créer une

province stable et riche. LeCanada coûte cher et rapporte peu

comparé aux Antilles.

LES PLAINES D’ABRAHAM

Les plaines d’Abraham, immense espace au cœur de la ville

de Québec, surplombant le fleuve Saint-Laurent, est au-

jourd’hui un mausolée, le lieu emblématique de la défaite

du marquis de Montcalm par le général James Wolfe où s’est

joué le destin francophone en Amérique pour s’achever avec

le traité de Paris (1763), après sept ans de guerre. L’Angleterre

conquiert (jusqu’à l’indépendance des États-Unis) toute

l’Amérique du Nord, de la Floride (alors espagnole) jusqu’au

Mississipi et au Canada. La France ne récupère que Saint-

Pierre-et-Miquelon, ses droits de pêche de Terre-Neuve au

golfe du Saint-Laurent, en échange de la Martinique et de la

Guadeloupe, de comptoirs en Inde et de son poste de traite

des esclaves au Sénégal. Le traité de Paris est un autre Yalta

mondial : les possessions françaises, espagnoles et britan-

niques sont négociées, de Belle-Île à Minorque, de la Loui-

siane et la péninsule indienne, d’Haïti à Manille. Le Québec

n’est qu’une parcelle des empires coloniaux européens.

Ironie de l’histoire, le Québec aurait pu rester français. Mais

la logique économique a prévalu. D’un côté, les Français

voulaient conserver les riches Antilles plutôt que le Canada

moqué par Voltaire :

« Vous savez que ces deux nations sont en

guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu'elles dé-

pensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada

ne vaut. »

Le philosophe français n’avait pas de mots assez

méprisants pour

« la misérable Acadie »

et le

« petit terrain liti-

gieux »

qu’était le Canada :

« J’aime mieux la paix que le Canada,

et je crois que la France peut être heureuse sans Québec. »

Facile

de lâcher le Québec quand Saint-Domingue rapportait des

fortunes avec son sucre. Plutôt que de dominer l’ensemble

des Caraïbes, les lords britanniques, propriétaires des plan-

tations lucratives mais moins compétitives face aux plan-

tations françaises, ont préféré la concurrence à la perte de

leurs marges sur le marché anglais.

Québec : l’autre terre du français