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DOSSIER

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N° 2 / 2015

Vu de France, le traité de Paris est donc considéré comme une

réussite diplomatique et économique. Tant pis pour les 70000

francophones du Canada. Trahi par le roi de France, ce petit

peuple devint « d’irréductiblesGaulois » résistant à l’empire an-

glo-saxon. Il va faire (sur)vivre le français durant deux siècles de

soumission à une langue « étrangère » mais officielle, conser-

vant sa religionet institutions (qu’il conserve constitutionnelle-

ment), territoire, traditions et surtout, sa langue.

UN PEUPLE SOUMIS

En 1963, le français du Québec est un dialecte étouffé par

près de deux siècles de colonisation anglaise. On ne le par-

lait qu’à la maison, perdurant l’accent et des expressions de

la vieille France.

« Là bas, pour dire revenir, on aspire le deuxième

"e", quand dans le français de France on mange le premier »

, ex-

plique la comédienne québécoise Brigitte Boucher, désor-

mais parisienne. Une langue de l’intimité mais vivante.

À l’époque, Montréal est la grande métropole canadienne,

décrochant l’Exposition universelle et les Jeux olympiques.

Une commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le bi-

culturalisme se met en place afin de créer un environnement

socio-économique égalitaire entre les deux communautés lin-

guistiques. Il y est clairement démontré que les francophones

du Québec ne jouissent pas de la même qualité de vie que les

anglophones. Ils sont ce que Pierre Vallières appelait

« Les nègres

blancs d’Amérique »

dans son autobiographie parue en 1968. Les

Québécois sont méprisés, humiliés. Ils sont déclassés : salaires

moins élevés, moins de postes à responsabilités, nombre de

diplômés plus faible (l’accès aux grandes écoles était réservé à

une élite).

Sous l’emprise anglophone, les Québécois commencèrent à se

rebeller, 120 ans après l’épisode sanglant de la révolte des pa-

triotes (1837-1838). Avec l’arrivée d’artistes et intellectuels fran-

çais après la seconde guerre mondiale, puis celle des Français

et desHaïtiens dans les années 60, leQuébecprendconscience

de l’importance de sa langue et veut affirmer son joual en guise

d’identité. La Belle Province crée ainsi dès 1961 ses propres ré-

seaux diplomatiques avec lesmaisons duQuébec.

DES LARMES ET DU SANG

La croissance économique inégalitaire, le fort taux de chô-

mage, le baby-boom, l’exode rural vers les grandes villes, et

le

« Vive le Québec libre »

du général de Gaulle,

« qui ne faisait

que répéter ce que le peuple québécois lui soufflait tout au long de

son parcours »

, selon Alain Peyrefitte, contribuent alors à

mettre la pression sur la classe politique canadienne. Un

Dans le préambule de la loi 101

(et ses 214 articles) votée en

1977, de son vrai nom « charte

de la langue française », il est

indiqué :

« Langue distinctive

d'un peuple majoritairement

francophone, la langue française

permet au peuple québécois

d'exprimer son identité. »

« L'Assemblée nationale

reconnaît la volonté des

Québécois d'assurer la qualité

et le rayonnement de la langue

française. Elle est donc résolue

à faire du français la langue de

l'État et de la loi aussi bien que

la langue normale et habituelle

du travail, de l'enseignement, des

communications, du commerce et

des affaires. »

La loi donne ainsi le droit de

communiquer en français avec

« l'Administration, les services

de santé et les services sociaux,

les entreprises d'utilité publique,

les ordres professionnels, les

associations de salariés et les

diverses entreprises exerçant

au Québec »

. Les

« travailleurs

ont le droit d'exercer leurs

activités en français »

, les

« consommateurs […] ont le

droit d'être informés et servis en

français »

et

« toute personne

admissible à l'enseignement au

Québec a droit de recevoir cet

enseignement en français. »

Autrement dit, une entreprise doit

publier une offre d'emploi dans

un quotidien francophone, ne

peut pas licencier ou discriminer

un employé s’il ne parle que

français et doit même porter un

nom français. «Elleven » a par

exemple été interdit nous explique

une entrepreneuse française

jusqu’à ce qu’on le prononce

« elle vent ».

À partir de cette date, les

produits de consommation seront

nommés en français et

« cette

règle s'applique également aux

menus et aux cartes des vins »

.

Aucun produit ne disposant

pas d’une version française ne

sera vendu au Québec. Enfin,

« l'affichage public et la publicité

commerciale doivent se faire

en français »

et s’il l’est en deux

langues,

« le français y figure de

façon nettement prédominante »

.

De nombreux recours judiciaires

vont retirer de sa substance à

cette loi. Durant la première

moitié des années 80, la

Cour suprême du Canada

retoque quelques dispositions,

notamment l’affichage unilingue

dans les commerces et dans la

publicité ou encore l’appellation

commerciale qui doit être

uniquement en langue française.

De loi en loi (la loi 178 en

1988, la loi 86 en 1993), la

charte de la langue française

est dépossédée de certaines

de ses prérogatives. Les projets

de loi comme les jugements

sont désormais publiés dans les

deux langues et ont la même

valeur juridique. La signalisation

routière peut être bilingue.

La nouvelle loi permet aussi

quelques contournements pour

l’enseignement dans une autre

langue que le français. La loi 104

(2002) créé l’Office de la langue

française.

En 2013, le Gouvernement

du Parti québécois dépose

vainement le projet de loi 14 :

elle doit entre autres étendre la

législation aux petites entreprises

et révoquer le statut bilingue

de toute municipalité dont la

proportion d’anglophones

descend sous les 50 %.

Le français n'a été déclaré langue

officielle qu’au Québec, où elle

est la seule langue officielle, et au

Nouveau Brunswick où elle est

langue officielle avec l'anglais.

La loi s’impose

Québec : l’autre terre du français