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DOSSIER

39

N° 2 / 2015

RDM

magazine

:

Quel est votre premier

souvenir de langue québécoise dans

votre émission

Apostrophes

?

Bernard Pivot :

En 1981, quelques jours

avant l’élection de FrançoisMitterrand,

j’avais proposé un

Apostrophes

dédié à

la poésie. J’avais invité leQuébécois

GastonMiron, auteur de

L’homme ra-

paille

. C’est l’un des plus beauxmoments

de l’émission, ça a été un événement. Je

me souviens du trouble ressenti lorsqu’il

a récité l’un de ses poèmes, debout,

avec sa langue. Il se considérait comme

humilié, militant d’une langue et d’une

culture. C’était très émouvant de l’en-

tendre évoquer la situation « coloniale »

que subissait leQuébec.

RDM :

Inviter un auteur québécois,

c’était une manière de défendre la

francophonie ?

B. P. : La littérature francophone

prouve la diversité et le dynamisme

de la langue française. Je me re-

proche souvent de ne pas avoir reçu

assez d’invités québécois mais aussi

africains, antillais ou libanais. Ce sont

des littératures auxquelles on ne porte

pas assez d’attention, même si j’ai pré-

senté de nombreuses émissions sur la

littérature ou les écrivains québécois.

J’avais à cœur de mettre en valeur les

écrivains francophones mais aussi de

montrer aux spectateurs français qu’il

y avait une littérature venue d’Amé-

rique du Nord, en français, qui est

généreuse, talentueuse, active.

RDM :

Comment définiriez-vous la

langue québécoise ?

B. P. :

Quand vous lisez Michel

Tremblay, que j’ai reçu aussi dans les

années 1980, il y a une spécificité, une

couleur, des odeurs, des textures qui ne

correspondent pas à la littérature fran-

çaise, qui est différente. On oublie que

l’auteure acadienne AntonineMaillet,

en 1979, a été la première écrivaine non

européenne à recevoir le prix Goncourt

pour

Pélagie-la-Charrette

. Aujourd’hui,

cette langue est reconnue :

Le Larousse

comme

Le Petit Robert

introduisent

chaque année quelques « québé-

cismes ». Les expressions ne sont pas

les mêmes, mais cela reste du français.

Leurs mots reflètent leurs conversa-

tions, leur façon d’être, de semouvoir,

de travailler.

RDM :

Parlant de québécisme, quel est

votre préféré ?

B. P. :

Je suis béat d’admiration devant

le mot « clavarder », ou encore « pi-

tonner » (zapper en « français »). Cela

prouve leur génie. Nous n’avons pas,

en France, ce génie et cette volon-

té. Les Québécois ont le souci, dès

qu’un mot anglo-saxon apparaît, de

le traduire, de lui donner une couleur,

un son francophone. C’est une forme

de résistance : ils sont cernés par la

langue anglaise.

RdM

Journaliste et auteur d’une quinzaine de livres, Bernard Pivot a animé

de nombreuses émissions culturelles à la télévision, dont

Apostrophes

et

Bouillon de culture

. Il est président de l’académie Goncourt et a été

fait chevalier de l’Ordre national du Québec pour

« sa contribution au

rayonnement des écrivains québécois en France »

.

Propos recueillis par Vincy Thomas ¬

à Bernard Pivot

4

questions

Québec : l’autre terre du français

© Olga Besnard / Shutterstock