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DOSSIER

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N° 2 / 2015

confessionnelle : des Albanais, musulmans ou catholiques,

cohabitent avec des Bosniaques et des Gorans (slaves musul-

mans), des Roms, des Turcs, etc.

Durant près de six siècles, les Balkans ont fait partie de l’Em-

pireottoman, une immense réalité géopolitiquequi s’étendait

jusqu’aux confins de la Perse et du Sahara. Dans ces Balkans

ottomans, le multilinguisme était la règle : le slave ou l’alba-

nais des paysans coexistaient avec le turc de l’administration

et des élites urbaines, sans oublier l’arabe de la mosquée, le

latin de l’Église catholique, le grec ou le slavon des Églises or-

thodoxes. Les communautés juives représentaient une pièce

essentielle du tissu urbain, malheureusement quasi-anéantie

lors de l’occupation nazie : ces juifs des Balkans s’étaient ins-

tallés dans l’Empire ottoman après leur expulsion d’Espagne,

en 1492, et parlaient, outre l’hébreu de la synagogue, le ladi-

no, une forme vieillie du castillan, que quelques survivants

pratiquent toujours à Sarajevo. Il faut encore mentionner les

Romsmais aussi lesmarchands arméniens ou les Aroumains,

un peuple semi-nomade parlant une langue d’origine latine…

L’Empire ottoman ne reconnaissait pas de catégories « na-

tionales », mais les différentes communautés religieuses,

chrétiennes ou juives, avaient une existence légale reconnue,

sous la « protection » du sultan. Les communautés confes-

sionnelles, lesmillet, ont servi de cadres à l’affirmation des na-

tionalismes modernes, à partir du XIX

e

siècle, et les nouveaux

États qui ont émergé — la Serbie, la Grèce, puis la Bulgarie et

enfin l’Albanie—ont tous voulu affirmer leur caractèremono-

national, ce qui a entraîné des phénomènes de « nettoyage

ethnique » et d’intenses échanges de populations. Evliyya

Çelebi, un voyageur turc du XVII

e

siècle, parle de Belgrade

comme

« la ville aux cent mosquées »

. Il n’en reste plus qu’une

seule aujourd’hui dans la capitale serbe, mais les guerres des

XIX

e

et XX

e

siècles n’ont pas réussi à complètement éradiquer

lamixité des langues, des confessions et des cultures.

GUERRES ET NATIONALISMES

Dès le XVI

e

siècle, l’Empire ottoman est entré en conflit avec

la superpuissance européenne que représentait l’Empire des

Habsbourgs. Le heurt des deux géants a provoqué undévasta-

teur mouvement de balancier qui a ravagé l’Europe médiane.

Les Ottomans ont mis le siège devant Vienne en 1529 et en

1683, tandis que les Autrichiens prenaient Belgrade et avan-

çaient jusqu’au Kosovo quelques années plus tard, en 1690,

avant de devoir refluer. Chaque passage des armées semait

son lot de morts et de dévastations… À la fin du XVII

e

siècle,

les régions septentrionales des actuelles Croatie (Slavonie) et

Serbie (Voïvodine), ainsi que le Banat roumain, étaient défi-

nitivement arrimées aux possessions habsbourgeoises, mais

ces régions ne formaient plus qu’un champ de ruines, presque

vide d’hommes. Pour les repeupler, il a fallu faire appel à des

colons agricoles venus de tout l’empire, depuis la Lorraine

jusqu’aux confins ukrainiens.

Petrovci est un petit village situé à une dizaine de kilomètres

de Vukovar, dans le Srijem croate. La population du village se

compose toujours principalement de Ruthènes et d’Ukrai-

POUR ALLER PLUS LOIN

Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin,

Comprendre les Balkans.

Histoire, sociétés, perspectives, Paris,

Non Lieu, nouvelle édition, 2013.

niens, arrivés au cours du XVIII

e

siècle. Ils ont conservé

l’usage de leur langue et sont de confession gréco-catholique,

ou « uniate », c’est-à-dire qu’ils pratiquent un rituel oriental,

très proche de celui des orthodoxes, tout en étant « unis » à

l’Église romaine. Durant les guerres yougoslaves de la fin du

XX

e

siècle, Petrovci se trouvait dans le territoire contrôlé par

les séparatistes de la « République serbe du Srem et de la Sla-

vonie orientale ». Durant plus de deux siècles, Ruthènes et

Ukrainiens avaient vécu enparfaite intelligence avec leurs voi-

sins croates et serbes, mais ces ultimes guerres ont laissé de

terribles cicatrices : certains Ruthènes et Ukrainiens ont ral-

lié le camp croate tandis que d’autres ont été mobilisés dans

les forces séparatistes serbes. Entre Ruthènes et Ukrainiens

pro-croates ou pro-serbes, les tensions sont toujours vives :

tel a trop souvent été le destin des petits peuples des Balkans,

broyés dans le heurt entre les grands nationalismes.

DES FRONTIÈRES ARBITRAIRES

Nulle part enEurope les frontières des États ne correspondent

à celles des peuples ou des langues. Les frontières ne sont ja-

mais naturelles, car elles ne s’appuient qu’exceptionnellement

sur des éléments du relief, comme les fleuves ou les mon-

tagnes. Elles sont le produit de l’Histoire, plaçant d’impor-

tantes communautés en position deminorités dans les divers

États, ce qui peut toujours alimenter les rancœurs et les frus-

trations nationalistes.

RdM

Durant plus de deux siècles,

Ruthènes et Ukrainiens avaient

vécu en parfaite intelligence avec

leurs voisins croates et serbes,

mais ces ultimes guerres ont laissé

de terribles cicatrices

»

«

LES BALKANS