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RDM Magazine
/ N°3 / mars–mai 2016
U
n piano à queue qui s’enflamme. Le
bruit assourdissant d’un trou noir
spatial. Une carcasse de voiture qui
tombe des cintres. Les sabots d’un
cheval qui claquent sur la scène. Un
homme qui escalade dans le silence
la façade de la Cour d’honneur du
Palais des Papes d’Avignon, un re-
gard troublant de Jésus Christ qui nous fixe... Quand on pense
aux spectacles de Romeo Castellucci, on ne sait plus très bien où
donner de la tête car on l’a sans doute un peu perdue. A-t-on été
bousculé, ému, saisi, ébranlé ? Certainement un peu de tout cela
à la fois. Les spectacles du metteur en scène et plasticien italien
provoquent beaucoup de choses, à l’exception de l’indifférence.
C’est à la fin des années 1990 que Romeo Castellucci se fait
connaître en France, notamment grâce au festival d’Avignon qui
le programme à plusieurs reprises. Ses spectacles tournent alors
sur les plus grandes scènes européennes, provoquant émois et
sidération à chaque fois. Pourtant, il n’est pas aisé de parler d’un
spectacle deCastellucci. Quand on essaye de le raconter, l’interlo-
cuteur reste perplexe.
« Ah oui... Mais il se passe quoi ?! »
Et il ne suffit
pas non plus de le voir, il faut le vivre pour y croire. Il y a peu de
texte, pas de « personnages » avec une psychologie telle qu’elle est
convenue au théâtre, mais une succession de tableaux qui em-
pruntent au trivial autant qu’au sacré. Et passant de l’un à l’autre,
c’est un cheminement mental plus qu’une narration qui s’opère.
Chaque spectateur y pénètre comme il peut, avec plus ou moins
d’aisance ou de résistance, forcé d’imaginer la pièce manquante,
la charnière qui relie un tableau au suivant. Et c’est là, précisé-
ment là, dans cet interstice non dévoilé que réside la force de ses
spectacles. Car s’il y a beaucoup de signifiant, de paraboles ou de
métaphores, Castellucci prend grand soin d’en laisser l’interpré-
tation libre à chaque spectateur. Il interroge, charge à nous d’y ré-
pondre. Ajoutons qu’à la beauté formelle des images, le son est bel
et bien partie prenante. Qu’il s’agisse dematière sonore organique
(une dissection de cadavre humain dans
Inferno
, le son nano-
moléculaire des bactéries dans
Le Sacre du printemps
...) ou venant
carrément du cosmos (un trou noir enregistré par la Nasa dans
The Four Seasons Restaurant
), Castellucci parvient à créer une in-
tensité de toutes parts, entière, totale. Comme si l’air de la salle
devenait palpable. Il en résulte qu’au-delà des émotions possibles,
de véritables sensations physiques sont également en jeu. On peut
avoir la chair de poule, le coeur serré ou le ventre noué en assistant
à l’unde ses spectacles. Les sens sont enémoi et les nerfs à vif.D’au-
tant que ce à quoi on assiste n’est pas toujours plaisant ou agréable.
C’est dur, éprouvant, autant que beau et fascinant. De mémoire
de spectatrice, il est le seul à avoir suscité la peur. Oui, j’ai eu peur.
C’était pour
Hamlet, la véhémente extériorité d’un mollusque
en 2004.
Et croyezmoi, ce n’est pas banal d’avoir peur au théâtre.
En 2008, Romeo Castellucci est l’artiste associé du festival d’Avi-
gnon. Une consécration pour celui qui bouscule, qui interroge et
qui perturbe. D’autant que l’Italien a un net penchant pour mettre
en scène des corps singuliers au théâtre. De là naît aussi un senti-
ment d’étrangeté. Des corps qui ne répondent pas aux normes ha-
bituelles (obèses ou anorexiques),
des très jeunes enfants (
Inferno
)
et des animaux : chiens déchaî-
nés, chevaux, babouins, ânes,
boucs... jusqu’au taureau albinos
dans
Moses und Aron
à l’opéra Bas-
tille en 2015.
Sur le concept du visage
du fils de Dieu
en 2011 a fait couler
beaucoup d’encre. Présenté à
Avignon, le spectacle fut acclamé
par la presse et le public. Mais au
Théâtre de la Ville à Paris quelque
mois plus tard, plusieurs asso-
ciations catholiques intégristes
ont crié au blasphème, pertur-
bant très violemment toutes les
représentations. Cela semblait
d’autant plus incompréhensible
que la plupart des manifestants
n’avaient pas vu le spectacle. Des
photos et une rumeur galopante
ont suffi à faire éclater un scan-
dale. Pour Castellucci, il s’agit
« d’un malentendu épouvantable »
(
LeMonde
, novembre 2011). Lui qui
est italien, croyant, féru de théo-
logie, ne comprend pas. Mais à
manipuler des images aussi fortes
ROMEO
CASTELLUCCI
OU L A S C ÈNE É BR A N L É E
Présent sur les grandes scènes européennes,
Romeo Castellucci signe des spectacles d’une beauté
stupéfiante. Qu’il fascine ou perturbe,
le metteur en scène italien nous met en émoi.
Et ne laisse personne indifférent.
Par Charlotte Lipinska ¬
CHRONIQUE THÉÂTRE /
CULTURE
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