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mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
LADIVA
Une histoire de la chanson italienne sans ses
chanteuses, ce serait un peu comme une pizza sans
tomates. Impensable. Si les femmes ont toujours été,
au contraire de leurs collègues masculins, cantonnées
au rôle d’interprètes, elles l’ont fait avec une maestria
qui n’a eu d’égal que leur immense popularité. Fiorella
Mannoia, Rita Pavone, Gigliola Cinquetti, Loredana
Bertè, Milva ou Mia Martini… Elles sont nombreuses à
avoir aligné les succès et fait déplacer les foules. Mais
arrêtons-nous sur deux cas aussi différents que significatifs
du rôle et de la force de la diva : Patty Pravo et Mina.
La première sort le 45 tours
La Bambola
(« poupée »)
en 1968 dont elle vendra neuf millions d’exemplaires
cette année-là. Dans une Italie catholique, corsetée,
où les chanteuses susurrent l’amour et la romance, Patty
Pravo incarne l’esprit des
sixties
, plus moderne, avec des
échos de révolution sexuelle. Dans sa chanson,
elle réclame, toute en mini-jupe :
« Tu mi fai girar, tu mi fai
girar, come fossi una bambola »
(
« Tu me fais tourner,
tu me fais tourner, comme si j’étais une poupée »
).
Belle, libre et culte, Patty Pravo est une diva qui a aussi
eu sa propre émission télévisée et dont les chansons
sont reprises dans les films de jeunes réalisateurs.
Le cas de Mina est différent. Celle qui débute sur scène
en 1958 devient la plus grosse vendeuse de disques tout
le long des années soixante. En 1972, elle chante
Parole
,
en duo avec l’acteur Alberto Lupo, une chanson qui
sera reprise par la célèbre chanteuse italienne devenue
française Dalida et Alain Delon. Grâce à un génie
musical incontestable, Mina a su passer du statut de
chanteuse à voix à celui de
diva assoluta
. Comme Dalida
ou Barbara en France, elle est considérée, avec Patty
Pravo comme une véritable « icône » en Italie.
En 1978, elle fait ses adieux à la scène et à la télévision
au sommet de sa gloire. Malgré les mirifiques
propositions qui lui sont faites, elle ne fera plus jamais
de scène mais continuera de sortir régulièrement
des albums studio, souvent de reprises.
L A CHANSON POPUL A IRE I TAL IENNE
EN QUELQUE S T I T RE S
DOMENICO MODUGNO -
VOLARE
EDUARDO DI CAPUA -
O SOLE MIO
RENATO CAROSONE –
TU VUO FA’ L’AMERICANO
PAOLO CONTE -
VIA CON ME
LUCIO DALLA –
CARUSO
MINA –
PAROLE, PAROLE
EROS RAMAZZOTTI –
UNA STORIA IMPORTANTE
PATTY PRAVO –
LA BAMBOLA
LUCIO BATTISTI –
ANCORA TU
ADRIANO CELENTANO –
IL RAGAZZO DELLA VIA GLUCK
LUIGI TENCO –
VEDRAI, VEDRAI
GINO PAOLI –
SENZA FINE
TONY DALLARA –
COME PRIMA
RICCHI E POVERI –
SARA PERCHE TI AMO
CULTURE
/ MUSIQUE
sulfureux »
, rappelle Jean Guichard, auteur d’une très documentée
et passionnante
Histoire de la chanson en Italie
. Une force politique
qui peut compter sur le soutien du Vatican, un poids que l’on ne
mesure jamais assez si l’on est hors des frontières italiennes.
1958 : tremblement de terre dans les téléviseurs en noir et blanc qui
prennent des couleurs et sur la scène du festival qui ronronne. Une
couleur comme un appel à la liberté, à toutes les libertés : le bleu.
DomenicoModugno ne gagne pas le concours mais ses mots res-
teront à jamais gravés dans la mémoire mondiale.
« Nel blu dipinto
di blu »
, plus connus sous le titre
Volare
. Unmorceauunpeu étrange
pour l’époque avec ses paroles abstraites, bien loin de la chanson
d’amour qui dominait alors le genre, une invitation à voler et chan-
ter dans le bleu du ciel. Modugno finit sa prestation les bras tendus
en l’air à une époque où l’on chantait la main délicatement posée
sur le cœur, la larme à l’œil. Modugno incarne parfaitement cette
révolution, scénique mais pas uniquement. Pour la première fois,
celui qui écrit les paroles est aussi l’interprète. Les auteurs-com-
positeurs-interprètes prennent le pouvoir, l’âge d’or de la chanson
populaire italienne s'affirme.
Les années 1960 et 1970 voient naître des mélodies qui résonnent
encore aujourd’hui. Luigi Tenco, Gino Paoli ou Sergio Endrigo
font monter d’un cran le niveau des compositions, chacun dans
leur style. L’industrie du disque est en plein essor, les disques se
vendent par millions, les filles s’affolent. Dans une Italie qui sort
à peine de la reconstruction boostée au plan Marshall et qui se
jette dans la modernité, la chanson accompagne ce grand élan
vers la croissance. En 1966, un titre illustre bien cette période un
peu folle :
Il ragazzo della via Gluck
(repris en français par Françoise
Hardy sous le titre
Lamaison où j’ai grandi
) raconte le bétonnage, les
barres d’immeubles et la destruction de samaison d’enfance. Lui,
c’est Adriano Celentano. Il faut se souvenir de l’apparition de Ce-
lentano au concours du festival de SanRemode 1961 : il se présente
dos au publicmais termine tout demême second avec
24000 baci
.
Il connaît un énorme succès avec une autre chanson :
Azzurro
. Vé-
ritable mythe vivant, jeune, beau, fort, il devient l’un des person-
nages emblématiques de lamusique populaire italienne.
La déflagration suivante a pour nom Lucio Battisti qui marque la
décennie avec des hymnes comme
Ancore Tu
(1976) ou
E Penso e Te
(1972). Avec son parolier (Mogol), Battisti rompt l’image du
latin-
lover
suave. Sa voix est cassée, parfois à la limite de la justesse. Il
en fera sa marque de fabrique. Il sera souvent copié, nombreux
s’en sont cassé la voix. Battisti est probablement la dernière figure
qui incarne l’âge d’or de la chanson populaire italienne. Cette his-
toire, c’est celle d’une certaine idée de lamusique, entre simplicité
et exigence, portée par des auteurs. Aussi, il serait injuste de pas-
ser sous silence ce que l’on appelle « la variété », un genre extrê-
mement populaire, plus commercial mais qui a contribué à faire
sortir la langue italienne bien au-delà de ses frontières, surtout en
France. Comment ne pas citer Eros Ramazzotti, Laura Pausini,
Ricardo Cocciante, Ricchi e Poveri, Zucchero, Tiziano Ferro et
leurs refrains ? Mais cela, c’est une autre histoire.
RdM
indispensables
Festival franco-italien de musique traditionnelle et de culture populaire de
Bourgoin-Jallieu et Nord-Isère, 13-15 octobre 2016.
Histoire de la chanson en Italie, vol. II, Jean Guichard, éd. de l'INIS, 2013.
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