RDM03 - virtuel - page 27

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mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
CULTURE
/ LIVRES
L I V R E S
Par Francine Thomas ¬
I I I
Aux vaillants héros
de l’amer
C’est une invitation au voyage
où rien n’est luxe, calme et
volupté. Bienvenue enmer de
Marmara, celle des pêcheurs
Hassan le boiteux, Ali le Tatar
et Agop l’aveugle. Ils n’ont
d’exotique que le nom. Ces
habitants deMenekse sont
les témoins d’unmonde
disparu, où l’on prenait lamer
sur d’antiques barques, où
l’on reprisait chaquematin
des filets que l’on ramenait
pleins de rougets, de bonites
et de dorades, et où l’on
travaillait à la loyale.
Yachar Kemal, l’un des plus
grands écrivains turcs est allé
à leur rencontre aumilieu
des années 70, quelque temps
avant de recevoir en France
la légion d’honneur. De ces
conversations, il tira plusieurs
longs reportages aux qualités
littéraires incomparables, tant
il donne à entendre la détresse
des pêcheurs du Bosphore
I I
Marcello, Ettore, Sophia
et les autres…
On situe sa naissance en 1958
avec le film
Le Pigeon
deMario
Monicelli. On lui doit quelques
duos mythiques comme celui
formé par Sophia Loren et
MarcelloMastroianni dans
Mariage à l’italienne
de Vittorio
de Sica. On se souvient aussi
de quelques-unes des
polémiques qu’elle nous
a offertes, par exemple lors
de la projection à Cannes
de
La Grande bouffe
deMarco
Ferreri qui a déclenché les
huées des spectateurs. La
comédie à l’italienne constitue
un chapitre fondamental
de l’histoire du cinéma ;
chapitre commenté, illustré
et drôlement disséqué dans
cette anthologie agréable et
indispensable aux amoureux
du genre.
La Comédie à l’italienne,
Enrico
Giacovelli, Editions Gremese,
240 pages, 38 €.
I
Gomorra au féminin
On avait laissé Lila au soir
de son mariage fastueux
avec son mafieux d’époux.
On la retrouve quelques
semaines plus tard, de retour
de voyage de noces, l’œil noir,
une lèvre écorchée. La lente
narration des événements qui
conduiront une cinquantaine
d’années plus tard à la
disparition de cette singulière
héroïne est aussi haletante que
dans le premier opus. Surtout
quand elle est contée par sa
perspicace amie d’enfance,
qui porte son regard sans
complaisance sur ceux qui
l’entourent. Elena Ferrante,
dont l’identité reste très
mystérieuse, excelle dans l’art
de ferrer ses lecteurs à travers
une fresque qui a déjà séduit
des millions de personnes
dans le monde entier.
Le nouveau nom, l’amie
prodigieuse II,
Elena Ferrante,
Gallimard, 554 pages, 23,50 €.
dans une langue parfois
lyrique. Ces textes méconnus
en France sont aujourd’hui
réunis, quelques mois après
samort, et résonnent par leur
actualité. L’auteur de
Mèmed le
Mince
entonne une supplique
pour d’honnêtes gens vaincus
par la surpêche, la pollution et
autres catastrophes modernes
dont on commence à prendre
lamesure.
Leur ennemi, fossoyeur d’une
profession et d’une époque,
a la forme d’un chalutier. Il
travaille au radar, piège en
pleine nuit les poissons avec
des lampes de 1000 volts qui
rendent aveugles les eaux du
Bosphore. Parfois même,
comme lors d’un sanglant
épisode du printemps 1966
qui continue de hanter les
riverains, il dynamite les fonds
marins, siphonne les vertébrés
compressés et broyés dans
les filets qui craquent sous le
poids dumassacre. Même les
œufs n’échappent pas à la rafle.
Le récit de cette hécatombe
s’apparente finalement à un
traité d’écologie sur fond de
catastrophe sociale. Que reste-
t-il aux vieux pêcheurs réduits
à lamisère et dont les fils
s’éloignent pour rejoindre de
grises usines ? Une supplique :
« On a vidé la mer »
, qui parcourt
le texte comme un lancinant
chant du cygne.
On a vidé la mer,
Yachar Kemal,
Galaade éditions, 200 pages,
16 €
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