RDM03 - virtuel - page 31

31
mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
entre un orient et un occident. Dioclétien me fait penser à Tito.
C’est assez amusant d’avoir deux personnages à 18 siècles d’in-
tervalle qui ont réorganisé cet ensemble géographique en le par-
tageant avec des pouvoirs locaux équilibrés et un pouvoir central
fédérateur. L’Adriatique était alors le centre de l’empire. Dioclé-
tien, qui est dalmate, prendra sa retraite dans son palais de Split,
renonçant au pouvoir comme Tito.
RDM : ON PARLE D’UNITÉ ET CEPENDANT
LES BALKANS SE CARACTÉRISENT AUSSI ET
SURTOUT PAR LEUR MORCELLEMENT.
COMMENT EXPLIQUER CES LIGNES DE FRACTURE ?
B. L.
: Après l’Empire romain unificateur apparaît une période
d’émiettement, avec l’arrivée de nombreux envahisseurs et
notamment les Slaves au V
e
et VI
e
siècles qui bouleversent la
composition ethnique de la région. Jusque-là coexistaient des
peuples autochtones : les Daces, les Thraces, les Macédoniens
antiques. Ces populations ont été broyées et ont disparu. Durant
la domination byzantine vont se succéder des périodes très fluc-
tuantes d’expansion et de recul face auxmusulmans. À certaines
époques, les Balkans sont même totalement abandonnés aux
barbares.
RDM : CATHOLICISME, ORTHODOXIE ET ISLAM
SE SONT RENCONTRÉS ET AFFRONTÉS DANS
LES BALKANS. PARLERIEZ-VOUS DE FRACTURE
RELIGIEUSE ?
B. L.
: C’est là l’une des caractéristiques les plus profondes de
l’identité balkanique, cette cohabitation entremonde orthodoxe
et monde musulman. L’Empire ottoman, pendant cinq siècles,
va être une nouvelle phase d’unification et va laisser une marque
très forte dans la structure des villes, dans la mentalité des gens,
dans leur rapport au politique. Voilà une terre d’expérience très
intéressante de cohabitation entre les religions certes pas tou-
jours harmonieuse. Chaque communauté religieuse bénéficie
d’une certaine liberté mais l’islam domine dans le cadre pu-
blic. Les chrétiens s’organisent avec des restrictions : les églises
doivent être de petite taille, on ne peut sonner les cloches… Il
existe donc une hiérarchisation très nette mais tolérante. La mi-
norité juive était d’ailleurs relativement bien traitée dans cette
région en comparaison avec le reste de l’Europe.
RDM : PLUS RÉCEMMENT, LA FRONTIÈRE ENTRE
LES BLOCS DE L’EST ET DE L’OUEST A-T-ELLE UNE
NOUVELLE FOIS REDESSINÉ LA RÉGION ?
B. L.
: Elle a été particulièrement éclatée dans cette région. Dans
les années 1970, on assiste à une situation très curieuse. LaGrèce
fait partie de l’OTAN, la Bulgarie et la Roumanie du Pacte de Var-
sovie, la Yougoslavie est un pays non aligné et l’Albanie est pro
chinoise. Rarement on a eu un clivage entre les blocs aussi pré-
sent et puissant. De voisin à voisin pendant près de 45 ans, on ne
s’est pas fréquenté. C’est une tragédie.
RDM : COMMENT LES NATIONS MODERNES SE SONT-
ELLES FORMÉES MALGRÉ CET ENCHEVÊTREMENT
DE PEUPLES ET DE RELIGIONS ?
B. L.
: En fait ce sont les Grecs qui les premiers dans la région
vont avoir des revendications nationales à la fin du XVIII
e
siècle,
fondées sur une identité forte, une langue, un alphabet, des
ancêtres prestigieux, beaucoup d’éléments qui permettent de
construire un sentiment national assez aisément.
Les Serbes les imitent avec une génération de décalage. En Alba-
nie, la nécessité de s’organiser apparaît à la fin du XIX
e
siècle, au
moment de l’agonie de l’Empire ottoman. Mais qui dit nations,
dit frontières. Or dans une région où les populations sont aus-
si mélangées, ça a été un drame. Il a fallu tailler dans le vif, en
créant des minorités maltraitées, expulsées. Tout le XX
e
siècle
aura été émaillé de conflits pour ajuster un contenu ethnique à
des frontières géographiques. Quand le communisme est tom-
bé, on a redécouvert que le voisin qu’on avait fantasmé de l’autre
côté de la frontière, était finalement un proche cousin.
RDM : CROYEZ-VOUS EN UN AVENIR PACIFIÉ ET
UNIFIÉ GRÂCE NOTAMMENT À LA CONSTRUCTION
EUROPÉENNE ?
B. L.
: L’intégration européenne est le programme des élites ur-
baines. La majorité de la population n’est pas pour, notamment à
cause de la liberté de circulation qui en résulterait dans une région
où les populations chassées par la force ou par les conflits pour-
raient décider légitimement de rentrer chez elles. Malgré tout,
une fluidité se crée. Très récemment une autoroute a été percée
qui relie en 2 heures la côte adriatique au Kosovo, qui était jusque-
là inaccessible. L’OTAN qui occupait le pays pendant la crise de
1999 a rencontré d’énormes difficultés logistiques pour parcourir
à peine 150 km. Ces nouvelles routes arrivent à résoudre des pro-
blèmesmillénaires. Reste à voir si on a envie de se fréquenter entre
voisins après les guerres fratricides des années 1990. La réconci-
liation reste difficile à gérer. Mais ce n’est pas une fatalité.
RdM
C’est là l’une des
caractéristiques les plus
profondes de l’identité
balkanique, cette
cohabitation entre
monde orthodoxe et
mondemusulman
DOSSIER MÉDITERRANÉE
/ LES BALKANS
1...,21,22,23,24,25,26,27,28,29,30 32,33,34,35,36,37,38,39,40,41,...108
Powered by FlippingBook