RDM03 - virtuel - page 33

33
mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
La terreur uscoque
Qui se souvient encore des redoubles pirates uscoques,
qui pillaient les navires marchands de l'Adriatique ? À la
fin du XV
e
siècle et au début du XVI
e
siècle, la progression
des Ottomans dans les Balkans refoule sur les côtes des
populations chrétiennes chassées de Bosnie-Herzégovine et
de Croatie. Ces paysans des montagnes qui ne connaissent
rien à la pêche prennent les armes pour survivre. Installés
autour du château de Klis, en Dalmatie centrale, puis
à la chute de celui-ci, en 1537, dans la ville de Senj, sur
les marches de l'empire des Habsbourg qui leur offre
sa protection, les Uscoques mènent des attaques contre
les navires ottomans mais également contre les routes
commerciales vénitiennes.
En 1540, des bandes uscoques ravagent les îles
vénitiennes de Krk, Rab et Pag. Elles attaquent Raguse
(Dubrovnik) en 1561. Se déplaçant grâce à de petites
barques très maniables, trouvant refuge dans les criques
des îles de l'Adriatique, les Uscoques ont constitué
durant des décennies une véritable épine dans le pied
de la Sérénissime, forçant les doges à financer plusieurs
expéditions pour tenter d'en venir à bout. L'intensification
des raids des pirates provoquera même une véritable
guerre entre Venise et le Saint Empire romain germanique
(1615-1617), au terme de laquelle Vienne met un terme aux
activités des pirates, les déportant à l'intérieur des terres,
en Slovénie.
L'histoire de ces pirates a été popularisée au début
des années 1980 par une série télévisée germano-suisso-
yougoslave,
Zora la rousse
, qui raconte les aventures
d'une bande d'orphelins de Senj ayant pris pour nom
les Uscoques. Aujourd'hui encore, les habitants de cette
petite ville de Dalmatie célèbrent chaque année la mémoire
de leurs glorieux ancêtres détrousseurs de marchands.
Le Lion de Venise a dominé l’Adriatique durant des siècles,
mais à peine l’Empire ottoman avait-il faitmain basse sur les Balkans
qu’il est venu défier la Sérénissime République sur « sa »mer…
Dès la fin duXV
e
siècle, l’Adriatique est devenue un dangereux champ de bataille.
Par Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin ¬
I
l fut un temps où il était nécessaire de s'armer
de pointes et de piques pour prendre la mer, où
une traversée pouvait se finir sur les bancs de la
chiourme, où les moins rapides au combat, et les
plus malchanceux, allaient nourrir les poissons
de roche. Durant trois siècles une guerre sans
merci s’est poursuivie à travers toute la Médi-
terranée, sur les rivages de l'Afrique du Nord,
de l'Espagne, de l'Italie, des Balkans et de la Turquie. Les navires
marchands étaient pillés, les populations du littoral trouvant re-
fuge dans des villages fortifiés de l'arrière-pays, car c'est par le
large qu'arrivaient le danger et les envahisseurs. L’Adriatique,
longtemps dominée par la superpuissance navale vénitienne, a été
l’un des théâtres privilégiés de cette confrontation.
L A CONQUÊ TE OT TOMANE
Dès la fin du XV
e
siècle, l’Empire ottoman paracheva sa conquête
des Balkans en établissant de solides positions sur la côte adria-
tique : il contrôlait les côtes albanaises et monténégrines, multi-
pliant les raids en Dalmatie, et menaça même l’Istrie vénitienne,
tout au nord de la mer. La paix de Buda, conclue en 1503 entre la
Sublime Porte et la Sérénissime République garantit, en théorie,
la liberté de circulation en mer Adriatique, mais le grignotage se
poursuivit, Venise perdant l’un après l’autre de précieux comptoirs
et points d’appui, comme Butrint, dans le sud de l’Albanie, Ulcinj,
ou les îles deZante et deCéphalonie qui contrôlent l’accès au golfe
de Patras.
Lors de la bataille de Lépante, en 1571, l’une des plus grandes
confrontations navales de l’Histoire, les 212 navires de la coali-
tion chrétienne rassemblée autour de Venise et de la monarchie
espagnole écrasèrent la flotte ottomane, conduite par Ali Pacha
Moezin. Les lourdes galères turques furent bloquées dans le golfe
de Patras, pilonnées par les navires chrétiens, plus légers et plus ra-
pides. Cependant, après cette victoire, les chrétiens ne surent pas
pousser leur avantage. Venise, ruinée par la guerre et l'interruption
de son commerce avec l'Orient, négocia avec les Turcs et leur re-
connut par traité le 7mars 1573 la possession de Chypre, prise trois
ans plus tôt et pourtant objet originel du conflit.
« En nous emparant
de Chypre, nous vous avons coupé un bras, et à Lépante vous nous avez
coupé la barbe. Un bras coupé ne peut pas repousser, tandis que la barbe
coupée repousse avec plus de force qu'avant »
, aurait déclaré à cette oc-
casion le grand vizir Mehmed pacha Sokolovic, un converti issu
d’une famille serbe de Bosnie.
L A PESTE E T LES PIRATES
Un interminable et tragique face-à-face s’instaura pour deux
siècles. Venise dominait le nord de la mer, mais la liberté de cir-
culation restait vitale pour son commerce avec l’Orient. Les Ot-
tomans étaient solidement établis sur la côte sud-est, contrôlant
ainsi la sortie de l’Adriatique vers la mer Ionienne : ils réussirent
même à prendre un temps, au début du siècle, la ville d’Otrante
dans les Pouilles, véritable « verrou » de l’Adriatique : à ce niveau,
DOSSIER MÉDITERRANÉE
/ L´ADRIATIQUE
1...,23,24,25,26,27,28,29,30,31,32 34,35,36,37,38,39,40,41,42,43,...108
Powered by FlippingBook