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RDM Magazine
/ N°3 / mars–mai 2016
une quarantaine de milles nautiques seulement séparent l’Ita-
lie des côtes albanaises. Pour sa part, le sud du littoral italien de
l’Adriatique dépendait du royaume deNaples, mais celui-ci n’était
pas une grande puissance navale et s’intéressait peu à l’Adriatique.
La côte italienne, sableuse et paludéenne, largement ouverte sur le
large, n’offrait guère de protection aux marins, l’activité maritime
se concentrant par ailleurs dans quelques ports comme Ancône,
Pescara, Bari ou Monopoli. À l’inverse, sur la rive balkanique,
chaque crique bien exposée offrait un mouillage protecteur, où il
était souvent facilededissimuler de petites embarcations. Chaque
île dalmate avait ainsi ses marins, ses criques secrètes, mais aussi
ses cachettes où se réfugier en cas d’attaque redoutée des
gusari
,
les pirates.
Les populations du littoral redoutaient en effet deux grands enne-
mis : la peste et les raids musulmans. La maladie frappa régulière-
ment jusqu’à la fin du XVII
e
siècle, tandis que les petits ports de la
côte albanaise, Ulcinj, Durres ou Vlora étaient de redoutables nids
de pirates, qui venaient en renfort de la flotte ottomane lors des
guerres et agissaient pour leur propre compte le reste du temps,
ravageant les côtes italiennes des Marches et des Pouilles. Au
XVII
e
siècle, l’Adriatique fut à peu près épargnée par la « grande
course » menée par des escadres de pirates algérois, mais la « pe-
tite course » locale était tout aussi redoutable. Même la riche cité
commerçante de Raguse, l’actuelle Dubrovnik, rivale de Venise et
qui payait pourtant tribut à la Porte, ne fut pas épargnée. Les ma-
rins grecs des îles ioniennes, passés au service deVenise,menaient
aussi des opérations de représailles, mais la course chrétienne res-
ta plus limitée que celle des Musulmans.
LA CHASSE À L’HOMME
Les captifs les plus faibles succombaient rapidement aux mauvais
traitements et à la maladie, les plus robustes étaient envoyés aux
galères. Les voyageurs et les marchands risquaient donc de finir
sur les marchés aux esclaves des ports albanais puis d’être affec-
tés sur les bancs de rame des galiotes, les petites galères rapides
et maniables qu’utilisaient les pirates. Ces navires connaissaient
toutefois un double mode de propulsion, à la voile et à la rame, les
galères pouvant déployer plusieurs centaines de mètres carrés de
voiles latines. Les progrès des techniques de construction et de
gréement réduisirent progressivement les besoins en rameurs,
dont le rôle pour accroître la vitesse n’était guère requis que pour
aller à l’abordage dans les batailles.
De plus en plus, la chasse à l’homme visait donc moins à regar-
nir les rangs de la chiourme qu’à pratiquer le chantage à la ran-
çon. Certains marchands ragusains jouaient les intermédiaires
en négociant, auprès des pirates, le rachat des prisonniers chré-
tiens : c’est ainsi que se sont édifiées de coquettes fortunes. Les
« rachetés » passaient un temps au lazaret de Ploce, au nord de
Dubrovnik, avant d’être reconduits sur l’autre rive, à Ancône ou
Senigallia. Les plus pauvres restaient en dette par rapport à leurs
« libérateurs » et devaient donc travailler gratuitement pour leur
nouveaumaître chrétien.
LE DÉCLIN DE VENISE
Certaines congrégations religieuses comme l'ordre de la Très
Sainte Trinité et des captifs ou l'ordre des Mercédaires se spécia-
lisèrent aussi dans le rachat des captifs, collectant des fonds pour
ceux qui ne pouvaient pas compter sur leur famille. Sur les mers,
l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, basé à Malte après avoir été
chassé de Rhodes (1523) par la poussée ottomane, menait aussi la
guerre de course contre les galères et les navires marchands ot-
tomans. C'est pour réduire cet îlot qui gênait considérablement
les opérations de la Porte en Méditerranée que Soliman le Magni-
fique prit la décision d'attaquer Malte en 1565. Deux cent navires
et 30000 soldats furent engagés dans l'opération, dont le corps
d'élite des janissaires, ainsi que des chefs corsaires comme Uluc
Ali Pasa, un renégat italien du nom de Giovanni Dionigi Galeni.
Après six mois de combats, les Ottomans commençaient à man-
quer de vivres et de munitions. Leurs lignes de ravitaillement
étaient menacées par des corsaires chrétiens, alors ils décidèrent
de lever le siège.
Affaibli par les guerres, notamment l’interminable guerre de
Candie (1645-1699), dont le contrôle de la Crète était l’objet ini-
tial, le commerce vénitien déclina rapidement à partir de la fin du
XVII
e
siècle. De nouvelles puissances faisaient leur entrée en mer
Adriatique, notamment l’empire des Habsbourg, depuis le port de
Trieste, qui se développa rapidement sous Marie-Thérèse d’Au-
triche, couronnée en 1740. Durant la seconde moitié du XVIII
e
siècle, Raguse connut aussi un nouvel âge d’or, notamment grâce
au commerce du sel des salines de Ston, un produit de grande
exportation. La cité-État possédait ses relais commerciaux dans
l’intérieur de la péninsule balkanique, comme Trebinje, Sarajevo
ou Novi Pazar, et tira profit de sa neutralité dans les conflits entre
les Habsbourg et Venise.
UNE CIVILISATION ADRIATIQUE
La splendeur de Venise aurait été inimaginable sans les précieuses
ressources de son empire : la « terraferma » italienne, mais aussi
l’Istrie, la Dalmatie et les possessions égrenées le long des rives
de l’Adriatique. C’est de là que venaient les ressources minières
et agricoles, le bois pour construire les bateaux, mais aussi les
hommes : lesmarins, les soldats, les rameurs, libres ou forçats, des
galères, et les calfats qui construisaient les navires. Tout près de
Un interminable
et tragique
face-à-face
s’instaura pour
deux siècles
L´ADRIATIQUE /
DOSSIER MÉDITERRANÉE
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