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mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
DOSSIER MÉDITERRANÉE
/ L´ADRIATIQUE
la place Saint-Marc et non loin de l’Arsenal, la célèbre Riva degli
Schiavoni était le quai sur lequel déchargeaient les navires mar-
chands qui arrivaient à Venise : ce « quai des Slaves » rappelle l’im-
portance que les Dalmates ou les Monténégrins, dockers, porte-
faix ou esclaves, jouèrent dans la fortune de Venise.
Une véritable « civilisation » de l’Adriatique a existé durant ces
siècles troublés. Malgré la diversité des peuples – italiens, slaves,
albanais – le vénitien était la
lingua franca
, comprise et parlée dans
tous les ports. Les techniques de navigation étaient fondamen-
talement les mêmes, les contraintes du milieu pesaient sur tous.
Les mêmes dangers menaçaient tous les marins, notamment la
bora, ce redoutable vent catabatique qui descend chaque hiver des
hauteurs du Velebit, balayant la mer du nord au sud, rendant toute
navigation impossible. Cette civilisation maritime était parta-
gée par les populations des îles et du cordon littoral, toujours très
étroit, de la rive orientale, mais il existe toujours un fort contraste,
voire une totale incompréhension entre les populations du littoral
et celles des montagnes qui surplombent la mer : à quelques kilo-
mètres de distance, ce sont deux univers totalement différents qui
se font face, même si les ports du littoral ont toujours eu besoin
de leur hinterlandmontagneux, fournisseur de bois, mais aussi de
viande, de cuir et de laine.
L’HÉRITAGE DE VENISE
C’est probablement dans la Bouche de Kotor, au Monténégro,
que le souvenir de la Sérénissime est, aujourd’hui encore, le plus
obsédant. Même si la messe n’y est plus célébrée qu’occasionnel-
lement, les dizaines d’églises catholiques gardent mémoire du
temps où le littoral était un réduit catholique au pied des mon-
tagnes, majoritairement orthodoxes. Le village de Perast fournit
des dizaines de capitaines à la flotte vénitienne. Quand le dernier
doge déposa les armes de saint Marc face aux armées de Napo-
léon I
er
, le 12 mars 1797, les habitants de Perast furent les derniers
à vouloir poursuivre la lutte et ne s’inclinèrent qu’au bout de plu-
sieurs mois. Le 23 août de cette funeste année 1797, ils décidèrent
de cacher le gonfalon de la Sérénissime sous l’autel de l’église pa-
roissiale, afin que jamais il ne tombe en des mains ennemies. Le
capitaine Giuseppe Viscovich baisa la bannière sacrée, après avoir
prononcé un long discours, vibrant cri d’amour au Lion de saint
Marc.
« Durant trois cent soixante-dix-sept ans, nos vies, notre sang n’ont
existé que pour toi, saint Marc ; et nous en avons toujours gardé l’honneur
avec grande joie : Toi avec nous, nous avec Toi  !  ; et avec Toi sur la mer,
toujours nous fûmes illustres et vertueux. Avec Toi, nul ne nous a jamais
vu fuir, jamais nous ne connûmes la défaite ou la peur. »
Niché dans une
ancienne demeure patricienne, le petit muséemaritime du village
garde encore la trace de ce passé glorieux. Selon la communauté
italienne duMonténégro, les 140 habitants autochtones du village
seraient à compter parmi les derniers locuteurs du
veneto da mar
,
le vénitienmaritimemais, l’été, ce sont surtout les touristes serbes
et russes qui se font entendre dans le vieux village.
L’ADRIATIQUE, UNE FRONTIÈRE
Après la chute de Venise – et de Raguse, également intégrée aux
éphémères Provinces illyriennes de l’Empire napoléonien –
l’Adriatique cessa d’être une frontière disputée de l’islam et de la
chrétienté. En crise, l’Empire ottoman n’était plus une menace,
tandis que de nouveaux États indépendants apparaissaient dans
les Balkans. Durant la seconde moitié du XX
e
siècle, l’Adriatique
fut le théâtre d’une autre confrontation, en devenant un élément
du rideau de fer qui coupait en deux l’Europe. La Yougoslavie et
l’Albanie socialistes étaient prêtes à faire face aux avions et aux
marines de l’OTAN, basées en Italie. L’URSS déploya même des
sous-marins atomiques dans la base de Pacha Liman, au fond du
golfe de Vlora, du moins jusqu’à la rupture de 1961 entre Tirana et
Moscou… Aujourd’hui, il reste parfois difficile de surmonter les
vieilles méfiances. Malgré la création, en 2006, d’une Eurorégion
adriatique et ionienne, réunissant les deux rives de la mer, la coo-
pération demeure trop faible entre les pays riverains, alors que de
nouvelles menaces pèsent sur tous, à commencer par celle de la
pollution dans unemer semi-fermée.
RdM
Monténégro :
Ulcinj et ses pirates barbaresques
Quand les troupes du roi du Monténégro Nicolas I
er
entrent
dans Ulcinj en 1880, la cité corsaire n'est plus la place
forte qui faisait trembler les navires marchands remontant
l'Adriatique en direction de Venise. Tout au plus reste-t-il
quelques barques, tirées dans les criques qui entourent
la ville, pour des coups de main aisés contre des marchands
désarmés. La ville antique, fondée au V
e
siècle avant J.-C.
par des Grecs de Colchide a pourtant longtemps été
un repère de gredins sans pitié.
En 1571, Uluc Ali Pasa, un capitaine italien, ancien rameur
de la chiourme converti à l'islam, devenu l’un des plus grands
maîtres d’esclaves de son temps, s'empare de la ville pour
le compte de l'Empire ottoman. À la fin du XVI
e
siècle, 400
pirates originaires de Malte, de Tunisie ou d'Algérie sont
établis à Ulcinj, rançonnant les navires et les villages côtiers
à la recherche d'or, d'hommes et de femmes à revendre sur
la « place des esclaves » (« Trg robova »). Selon la tradition
locale, l’écrivain espagnol Miguel de Cervantès, le père
de Don Quichotte, aurait ainsi passé plusieurs années de
captivité dans la forteresse pirate, après la bataille de
Lépante (1571).
La Dulcinée chère au cœur du chevalier errant serait ainsi
une fille d’Ulcinj. La ville est aussi connue pour avoir accueilli
Sabbataï Tsevi (1629-1676), le messie juif autoproclamé,
converti à l'islam et exilé par les autorités ottomanes.
Aujourd'hui, Ulcinj s'est endormie en rêvant de son passé
guerrier. Les Albanais, qui constituent la majorité de la
population de la ville, partent vers l'Europe occidentale
dans l'espoir de trouver du travail et reviennent l'été avec
les vacanciers du Kosovo. Les vieux murs de la citadelle sont
toujours debout. Ils ont résisté au temps et aux tremblements
de terre, guettant le retour d'un navire qui permettra, un jour,
à la cité de renouer avec la gloire et la fortune.
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