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RDM Magazine
/ N°3 / mars–mai 2016
GRÈCE & ALBANIE /
DOSSIER MÉDITERRANÉE
DES TENSIONS SÉCUL AIRES
Cette région, tout d’abord, comment l’appeler ? Pour les Grecs, il
s’agit de l’Épire, dont la partie septentrionale serait « occupée »
depuis un siècle par l’Albanie. Pour les Albanais, au contraire,
l’Épire du sud, c’est-à-dire l’actuel département grec de Thesprotie,
correspond en fait à la Tchameria, une région historiquement
albanaise dont les populations autochtones ont été massive-
ment expulsées par les Grecs après la Seconde Guerre mondiale.
D’un côté et de l’autre de la frontière, de toute façon, les peuples
s’entremêlent : la minorité grecque d’Albanie réclame les droits
dont elle s’estime privée, tandis qu’en Grèce, les Albanais, sur-
tout ceux de confession orthodoxe, sont en voie d’assimilation.
Toute l’Épire a fait partie, durant au moins cinq siècles, de l’Em-
pire ottoman. Janina fut la résidence du redoutable Ali Pacha :
ce
condottiere
moderne naquit aux alentours de 1750 dans la pe-
tite ville albanaise de Tepelen. Gouverneur ottoman de Janina
et de Trikala, il anéantit les grandes familles féodales du sud
de l’Albanie et ne cessa de combattre les Souliotes, des insur-
gés orthodoxes qui faisaient le coup de feu contre les caravanes
marchandes et les représentants de l’Empire depuis leurs réduits
montagnards. Vers 1800, Ali Pacha contrôlait un quasi-État
s’étendant de l’Épire à la Macédoine – pas loin de la moitié des
Balkans. Pour mieux asseoir son indépendance face à Istanbul,
il caressa un temps l’idée d’une alliance avec Napoléon, dont
les Provinces illyriennes s’étendaient sur toute la Dalmatie,
jusqu’aux confins du Monténégro. Ce projet n’aboutit pas, mais
Ali Pacha continua de rêver d’indépendance jusqu’à ce que, lâ-
ché par une partie de ses troupes, il ne tombe, en 1822, aux mains
de ses adversaires ottomans « loyalistes ». Ali Pacha a profondé-
ment impressionné ses interlocuteurs occidentaux, notamment
Lord Byron, le poète anglais, qui séjourna à sa cour, et l’épopée
de ce noble albanais a inspiré Alexandre Dumas, qui l’évoque
à plusieurs reprises, tant dans ses nouvelles que dans
Le Comte
D’un côté
et de l’autre
de la frontière,
les peuples
s’entremêlent
de Monte-Cristo
. Dans la région, la mémoire d’Ali Pacha est for-
tement contrastée : certains Albanais y voient le précurseur de
l’indépendance nationale, tandis que les Grecs gardent surtout
le souvenir de la cruauté de ses impitoyables soldats.
DES FRONTIÈRES IMPARFAITES
L’indépendance de l’Albanie a été proclamée le 28 novembre
1912, depuis le petit bâtiment de la douane du port de Vlora, au-
jourd’hui transformé en musée, mais les frontières du nouvel
État n’ont été fixées qu’au sortir de la Première Guerre mondiale.
Des régions où les Albanais vivaient nombreux, comme le Ko-
sovo, sont restées en-dehors du nouvel État, tandis qu’entre Al-
banie et Grèce, la démarcation est venue couper au travers de
populations qui avaient toujours vécu côte à côte, et les Albanais
musulmans du sud de l’Épire, les Tchams, sont devenus citoyens
grecs, tandis que de nombreux Grecs se sont retrouvés du côté
albanais de la frontière. L’Italie de Mussolini a annexé l’Albanie
en 1939 puis, l’année suivante, s’est lancée, depuis ce pays, à la
conquête de la Grèce, en s’appuyant sur des auxiliaires albanais.
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