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mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
À la libération, les Tchams ont été collectivement accusés
de collaboration avec les occupants fascistes et systé-
matiquement expulsés de Grèce, leurs biens saisis. Au-
jourd’hui encore, la question du retour des propriétaires
spoliés oppose les deux pays devant la Cour européenne
des droits de l’homme.
IDENTITÉS CROISÉES
Plus rien ne permet de distinguer les anciens villages
tchams, repeuplés par de nouveaux venus. Les mosquées
ont été détruites et le souvenir de cette communauté éra-
diqué des mémoires grecques. Pourtant beaucoup d’al-
banophones vivent toujours en Grèce – des immigrés ve-
nus d’Albanie et qui ressentent aujourd’hui durement les
conséquences de l’interminable crise économique, mais
aussi des Albanais orthodoxes, ou « Arvanites », qui ont
toujours vécu sur ces terres accrochées entre terre et mer.
Dans le village de Parapotamos, qui surplombe Igoume-
nitsa et la mer Ionienne, la vieille Kata s’exclame :
« Je suis
L
’appartenance
confessionnelle
est plus
importante
que l’identité
linguistique
grecque, grecque orthodoxe ! »
Mais elle le dit… en albanais ! En effet,
l’appartenance confessionnelle est plus importante que l’iden-
tité linguistique et, en Grèce, tous ceux qui pratiquent l’ortho-
doxie sont réputés grecs, même la vieille Kata qui, à 80 ans, ne
parle pas la langue grecque.
Sur lesmurs des villes d’Albanie, la guerre se poursuit en graffitis.
Certains appellent à la « libération » de la Tchameria, tandis que
d’autres réclament plus de droits pour la minorité grecque. Les
tensions se concentrent dans la petite ville côtière d’Himara, une
sorte de Saint-Tropez ionien, avant le développement du tou-
risme de luxe. Le maire de la ville est issu de la minorité grecque
et se bat notamment pour la reconnaissance du bilinguisme,
s’attirant les foudres des nationalistes albanais.
NATIONALITÉS INDISCERNABLES
D’après le dernier recensement de population organisé en 2011,
moins de 1 % des citoyens d’Albanie ont déclaré appartenir à
la minorité grecque – un chiffre aussitôt dénoncé par celle-ci,
qui parle de sous-évaluation délibérée et rappelle que les Grecs
auraient représenté près de 10% de la population albanaise à la
chute du communisme. Lors des recensements, chacun dé-
clare librement sa nationalité : une même personne peut donc
se prétendre grecque, puis albanaise, ou vice-versa, et cette dé-
claration répond souvent à des objectifs très pratiques. Au début
des années 1990, les Albanais du sud du pays ont massivement
émigré vers la Grèce, et tous ceux de confession orthodoxe pré-
tendaient appartenir à la minorité grecque, gage d’une meilleure
intégration dans leur nouveau pays, dont ils pouvaient même de-
mander la citoyenneté. Aujourd’hui encore, tous les habitants de
Saranda, le port qui fait face à l’île grecque de Corfou, maîtrisent
les deux langues et sont plus souvent de confession orthodoxe
que musulmane. Bien malin qui pourrait dire qui est albanais
et qui est grec, malgré les drapeaux qui claquent au vent sur les
chantiers des nombreuses maisons en construction.
RdM
DOSSIER MÉDITERRANÉE
/ GRÈCE & ALBANIE
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