RDM03 - virtuel - page 42

42
RDM Magazine
/ N°3 / mars–mai 2016
GRÈCE & ATHÈNES /
DOSSIER MÉDITERRANÉE
en vue du bien-vivre (
eu zên
), du bonheur. C’est le point fonda-
mental de la philosophie politique d’Aristote.
Voilà qui pourrait surprendre nombre de nos contemporains,
mais cette idée, à savoir que la cité existe en vue du bonheur,
était partagée par la très grande majorité des philosophes
grecs, à l’exception sans doute des cyniques, qui préféraient
l’état de « sauvagerie » à l’état « civil » et des épicuriens, qui
préféraient leur « jardin » à la cité afin de gagner la paix de
l’âme (la fameuse ataraxie). Plus fondamentalement, tous les
philosophes grecs sont des eudoménistes, c’est-à-dire que
leur objectif premier aura été la quête du bonheur par l’acqui-
sition de la vertu. Platon et Aristote se singularisent un peu en
cela en soulignant très fortement que cette quête ne peut être
satisfaite que dans le cadre de la cité. Cette idée sera reprise
par Cicéron.
RDM : ARISTOTE ÉTAIT-IL IMPLIQUÉ DANS
LA POLITIQUE DE SON TEMPS ET QUELLE A ÉTÉ
SON INFLUENCE RÉELLE SUR SES
CONTEMPORAINS ?
J.-L. L. :
Il faut tout d’abord rappeler qu’Aristote, né à Stagire,
dans le nord de la Grèce, était un Macédonien. Autrement dit,
à Athènes, au sens originel et le plus strict du terme, c’était un
métèque, c’est-à-dire un habitant d’Athènes, mais un étran-
ger n’ayant aucun des droits relevant de la citoyenneté athé-
nienne. Pas même le droit d’acheter un terrain et il s’en plai-
gnit ! De ce point de vue, Aristote ne pouvait exercer aucune
inf luence politique réelle sur les citoyens athéniens, meurtris,
de surcroît, par la mise sous tutelle d’Athènes durant le règne
de Philippe II de Macédoine, un ami d’enfance d’Aristote.
Puis par son fils Alexandre le Grand.
Finalement, la seule inf luence réelle qu’Aristote aurait pu
exercer sur ses contemporains serait celle qu’il aurait pu avoir
sur son élève, le futur Alexandre le Grand, dont il fut le précep-
teur alors que celui-ci n’était encore qu’un jeune adolescent.
L’histoire mérite d’être contée. Aristote fut contacté par Phi-
lippe II deMacédoine, afin de devenir le précepteur de son fils,
qui, sous l’inf luence de sa mère, le détestait profondément.
Le philosophe avait alors quitté Athènes depuis plusieurs an-
nées après avoir été dépossédé par Platon lui-même de l’hé-
ritage de l’Académie dont il se pensait le plus digne des héri-
tiers, même s’il n’en partageait pas les doctrines principales.
Le Stagirite répondit alors à Philippe :
« Oui, mais reconstruis
d’abord ma ville, Stagire, que tu as détruite ! »
Philippe s’exécuta
et c’est ainsi qu’Aristote devint le précepteur d’Alexandre. Il
faut toutefois remarquer que même si Alexandre respecta son
vieux maître jusqu’à la fin de ses jours, ou à peu près (il paraît
qu’il lui envoyait des exemples d’espèces animales inconnues
de lui), les choses s’envenimèrent nettement entre eux après
l’exécution du neveu d’Aristote, l’historien Callisthène, dans
une obscure histoire de complot. Ajoutons à cela qu’Aristote
ne pouvait être qu’opposé à ce projet de grande fusion entre la
Grèce et la Perse ! Du fait même, je vous l’ai dit, que, selon lui,
la cité est un horizon indépassable.
Enfin, le fait qu’il soit d’origine macédonienne a fini par se
retourner contre lui après la mort d’Alexandre le Grand. En
effet, le parti anti-macédonien, dont un des plus notables
représentants était Démosthène, reprit du poil de la bête et
s’en prit à lui. Une accusation d’impiété fut même alors lancée
contre lui. Aristote en tira les conséquences et s’exila en ayant
eu, paraît-il, ce mot :
« Je ne laisserai pas assassiner la philosophie
une seconde fois ! »
Il mourut un an plus tard. Avouez qu’en ma-
tière d’inf luence, il y a mieux, non ?
RDM : PAS D’INFLUENCE DIRECTE DONC,
MAIS ARISTOTE A TOUT DE MÊME FORTEMENT
CRITIQUÉ LE MODÈLE DE LA CITÉ PROPOSÉ PAR
PLATON ET L’UTOPIE POLITIQUE DE CE DERNIER ?
J.-L. L. :
La réponse sera assez simple : même si Aristote n’est
pas un tenant de la « démocratie extrême », c’est-à-dire celle où
le (bas-) peuple (majoritaire) participe à tout, un peu et n’im-
porte comment, principalement à son profit, il n’en reconnaît
pas moins que ce régime est devenu
« inévitable de nos jours »
car
« tous aspirent justement à l’égalité »
. C’est pourquoi il critique
radicalement Platon. En effet, selon Aristote, ce dont il s’agit
le plus souvent, ce n’est pas de créer à partir de rien une cité la
plus une possible, comme une ruche, et fondée sur le « noble
mensonge » du mythe des races (l’or devant évidemment gou-
verner, d’où les philosophes-rois), mais tout au contraire, de
refonder ou d’améliorer des cités déjà existantes. Voilà qui
implique de respecter ces quelques principes fondamentaux :
tous les citoyens doivent avoir accès au bonheur. Or Platon
l’interdit à ses gardiens en raison de la communauté des
femmes et des enfants : c’est le thème, bien connu, du « com-
munisme » de Platon. Tous sont égaux, semblables (
homoioi
),
donc interchangeables, et cela implique, comme c’était le cas
dans la démocratie athénienne, démocratie directe, il ne faut
jamais l’oublier, qu’il y ait une réelle alternance aux postes de
responsabilité. Bref, il faut qu’on soit tour à tour gouvernant et
gouverné, mais il faut aussi que les gouvernants gouvernent
les gouvernés en tant qu’hommes libres et non pas en maîtres
d’esclaves (
despotês
). Où l’on trouvera, sans grande difficulté,
une profession de foi « démocratique » d’Aristote contre Pla-
ton le « totalitaire ». C’est sans doute vrai, mais il faut cepen-
dant se méfier de ces raccourcis saisissants.
RDM : QUEL EST L’IMPACT DE CES DEUX
PHILOSOPHES SUR LES PLUS GRANDS
THÉORICIENS DE LA POLITIQUE COMME
MACHIAVEL, L’HOMME DE LA RENAISSANCE ET
L’ÉPOQUE DES PREMIÈRES ÉDITIONS CRITIQUES
DE PLATON, THOMAS MORE, HOBBES OU ENCORE
ROUSSEAU ?
J.-L. L. :
Il fut considérable ! Afin d’être juste, il faut ajouter à
cette liste l’historien, général grec et homme d'État, Polybe,
défait pas les Romains, devenu leur prisonnier, mais ayant joui
d’une grande liberté parmi eux puisque, devenu ami de Paul-
Émile, il devint le mentor de Scipion-Émilien, dit le Second
Africain (fils biologique de Paul-Émile et fils adoptif de Scipion
le Premier Africain), et participa, à ce titre à la destruction to-
1...,32,33,34,35,36,37,38,39,40,41 43,44,45,46,47,48,49,50,51,52,...108
Powered by FlippingBook