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mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
tale de Carthage. Tite-Live, l’historien romain, est tout aussi
important, comme en témoignent aussi bien Machiavel que
Montesquieu. La notion de vertu du citoyen, voire de l’homme
d’État, est sans nul doute celle qui prédomine, mais ne nous y
trompons pas : dans la très grande majorité des cas, c’est Sparte
qui brille comme un phare, aussi bien chez Rousseau que chez
Robespierre ! Périclès reste un modèle, comme chez Aristote,
opposé à Platon sur ce point, mais il devient plutôt, par exemple
chez Machiavel, le modèle du Prince même : celui qui sait saisir
sa chance, quitte à bousculer les choses, alors que chez Aris-
tote c’était le modèle même du grand homme d’État en raison
de sa sagesse pratique. Bref, un homme tempéré.
Le second grand héritage, c’est celui de la classification des
constitutions selon un double critère : celui du nombre (un,
plusieurs, tous), mais aussi, surtout pour Aristote, celui de la
différence entre les constitutions dites droites et celles dites
déviées. Notons, ce qui pourra étonner, que le nombre de riches
et de pauvres est considéré comme un critère accidentel aussi
bien par Platon que par Aristote. En un mot, les constitutions
droites sont celles dans lesquelles les gouvernants gouvernent
en vue de l’intérêt général, tandis que les constitutions déviées
sont celles dans lesquelles les gouvernants gouvernent en vue
de leurs propres intérêts. Voici un petit tableau, qui dit en fait
que toutes les formes de constitutions droites sont finalement
des formes de républiques et que toutes les formes de consti-
tutions déviées ne sont en réalité que des formes de tyrannie
ou de despotisme car on y confond, comme Platon, l’autorité
politique des gouvernants sur les gouvernés, qui exercent leur
autorité en gouvernant des hommes libres en tant qu’hommes
libres, avec celle, au propre sens du terme, que l’on qualifie, en
grec, de « despotique », à savoir celle du maître sur ses esclaves.
Montesquieu récupérera cela dans ce que l’on appelle sa se-
conde typologie des constitutions, à savoir celle qui n’est pas
fondée sur le nombre des gouvernants, mais sur l’opposition
entre régimes modérés et régimes despotiques. D’un autre
côté, comme le soutenait déjà Aristote, suivi par Rousseau sur
cela : les monarchies droites ne sont jamais que des formes de
républiques, ainsi qu’en témoignent suffisamment les monar-
chies constitutionnelles européennes.
Ce qu’il faut finalement constater, c’est à quel point les bases
de la philosophie politique des Anciens et des Modernes sont
à ce point différentes. Comme l’avait à juste titre souligné Léo
Strauss, ce grand spécialiste de la philosophie politique, il ne
serait pas faux de dire que le point d’arrivée de la philosophie
politique moderne est le point de départ de la philosophie
politique ancienne, soit le vivre ensemble, comme l’on dit au-
jourd’hui ! Or, l’ambition des Anciens était de bien-vivre, pas
seulement de vivre ensemble, un minimal vital !
DOSSIER MÉDITERRANÉE
/ GRÈCE & ATHÈNES
RDM : CETTE TYPOLOGIE DES CONSTITUTIONS
D’ARTISTOTE AURAIT-ELLE QUELQUE CHOSE
À NOUS DIRE DE LA CRISE GRECQUE ?
ET QUE RESTE-T-IL DE CES DEUX PHILOSOPHES
GRECS ANTIQUES DANS LA POLITIQUE
EUROPÉENNE CONTEMPORAINE?
J.-L. L. :
Il est toujours difficile de faire de telles projections.
D’Aristote, je retiens cette différence entre intérêt général et
intérêt privé. De ce point de vue, on pourrait dire qu’Alexis Tsi-
pras n’a pas fait le trop mauvais choix, dans les circonstances
où il a dû le faire : respecter les intérêts généraux du pays tout
en respectant ceux du peuple, lesquels se confondent fina-
lement. C’est, somme toute, assez aristotélicien : refonder,
voire réformer, plutôt que rompre radicalement, ce qui serait
une position plutôt platonicienne.
Il me semble, au sujet de la politique européenne, mais aussi
des nations qui la composent, que les deux grandes questions
sur lesquelles Platon et Aristote auraient encore des choses
à nous dire sont respectivement celles du degré d’union que
nous voulons et du mode de gouvernance que nous souhai-
tons. Souhaitons-nous, permettez-moi l’expression, une
union « toujours plus une et plus unie », ce qui pourrait être
la position d’un Platon, mais avec cette terrible conséquence
qu’il faudrait alors, pour que le bon ordre soit assuré, l’essen-
tiel selon lui, remettre le pouvoir à ceux qui savent, les fameux
philosophes-rois, bref à ceux que nous appelons aujourd’hui
des technocrates, expression que Platon n’aurait pas reniée
tant il est vrai que chez lui
technê
(l’art comme savoir) et
epis-
têmê
(la connaissance comme science) sont des termes bien
souvent synonymes. À l’inverse, ne pourrions-nous pas pré-
férer le point de vue d’un Aristote, qui n’avait pour sa part ja-
mais cru en la possibilité d’une science politique sur le modèle
des sciences mathématiques, le politique relevant à ses yeux
du domaine indépassable de l’opinion, ce qui ne signifie bien
évidemment pas que toutes les opinions se valent, même si
toutes sont respectables, mais qu’il en est de meilleures que
d’autres et qu’il faut donc argumenter  ? D’où ce constant
appel chez lui à la nécessité de la délibération mais aussi ce
thème que la cité constituée en corps, voire en
« corps consti-
tués »
, comme aurait aimé à dire un Montesquieu, peut être
plus compétente que les technocrates. D’où aussi, finalement,
ce mot attribué à Churchill, plutôt ici inspiré par Aristote que
par Platon :
« La démocratie est peut-être le pire des régimes, mais il
n’y en a pas d’autres ! »
Pour conclure, j’aimerais une fois encore citer, en substance,
le Philosophe, comme l’on désignait Aristote au Moyen-Âge :
« La cité ne saurait se réduire à une simple alliance militaro-écono-
mique et n’a pas pour fin la seule sécurité des personnes et des biens.
Elle existe en vue du bien-vivre. Voilà pourquoi les législateurs doivent
avant tout se soucier de rendre les citoyens vertueux et voilà aussi
pourquoi ils doivent avant tout se soucier de leur éducation. »
(
Poli-
tiques
, III, 9). La leçon ne serait-elle pas toujours à méditer ?
RdM
Constitutions droites
Royauté (basileia) = un seul (monarque)
Aristocratie = petit nombre (les meilleurs)
Politeia = la multitude (plêthos)
Tyrannie = un seul (monarque/despote)
Oligarchie = les riches (peu)
Démocratie = les pauvres (nombreux)
Constitutions déviées
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