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mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
M
immo Jodice a déclaré
à plusieurs reprises son
amour pour la Méditerra-
née, cet espace qui occupe
une place centrale dans
toute sonœuvre. À 82 ans, il
a en effet ausculté avec son
appareil photo les paysages
méditerranéens sous tous
les angles. Et plus particulièrement Naples, sa ville d’originemais
aussi la ville où il a choisi de vivre, aime-t-il souligner, malgré les
projets qui l’ont amené à parcourir le monde.
Mimmo Jodice est né en 1934. Après avoir été sculpteur et
peintre, il découvre la photographie sur le tard, dans les années
1960, lorsqu’un ami lui offre son premier appareil, un agran-
disseur. À cette époque, la photo n’était pas encore célébrée ni
même considérée comme un langage artistique autonome. Mais
l’Italie comme le reste du monde voyaient émerger de nouveaux
courants dans le cinéma, la poésie, la musique et la photo.
Jodice est rapidement repéré par leGuggenheimde NewYork qui
l’intègre à son catalogue d’exposition
The Italian Metamorphosis
(1943-1968)
et le consacre à cette occasion comme l’un des repré-
sentants de l’avant-garde. Débute alors une longue carrière qui
va l’amener à côtoyer les plus grands artistes de son époque, dont
Warhol, Rauschenberg, Jasper Johns, Sol LeWit, Jannis Kounellis
ou encore Joseph Beuys.
Pour lui,
« l’ambition d’un artiste est de dire la réalité sans déformer la
vérité »
. Mimmo Jodice se considère comme un révélateur, celui
du temps et de ses empreintes ainsi que de l’âme de Naples qui le
passionnent depuis son enfance. À l’inverse de certains photo-
graphes qui ont la côte, la critique de la modernité et de la société
de consommation de masse l’intéresse peu. Dans les années
1960 et 70, il s’engage vers l’expérimentation et la photographie
sociale adoptant une démarche qui se différencie toutefois du
photo-reportage. Il intervient dans des hôpitaux psychiatriques
(
Ospedale psichiatrico
, 1985), dans des prisons mais aussi dans les
quartiers défavorisés de Naples où ses travaux le mènent à réflé-
chir aux conditions sociales de la pauvreté et à questionner les
processus d'exclusion, en collaboration avec des historiens et des
sociologues.
À partir du milieu des années 1980, il approfondit ses recherches
sur la notion de culture de la Méditerranée :
Mémoires de l’origine
(1987),
Arles
(1988),
Vue du pont
(1990). Plus tard, il part photo-
graphier les plus grandes villes du monde : Paris, New York ou
encore Buenos Aires.
Mais c’est à Naples qu’il revient, toujours. Cette ville lui a donné
ses élans créatifs les plus intéressants et les plus prodigieux. Dès
la fin des années 1980, il travaille sur les mythes et la mémoire.
La Méditerranée est en effet cette région du monde surreprésen-
tée, traversée par une infinité d’images qui précèdent quiconque
pose son regard sur elle et qui lui reviennent en mémoire
in situ
.
Elle est le berceau de nombreux mythes et ce que BertrandWest-
phal qualifie même
« d’espace mythique des mythes ».
Jodice se confronte à la mémoire, perceptible dans son œuvre
par la présence de vestiges antiques qui deviennent des méta-
phores nourrissant son écriture photographique. Dans cer-
taines photos se composent ainsi le récit d’une histoire passée,
parfois avec une chaise vide ou bien avec les ruines de Pompéi,
signalant une présence passée et la disparition des corps dans
certains lieux ; un dialogue mémoriel qui s’instaure pour tenter
de comprendre les processus qui conduisent à cette défection et
poser la question de notre devenir.
Le récit, mais aussi les paysages. Ils sont une autre expression
d’un mythe proprement méditerranéen, qui s’exprime autant
dans la lumière des façades blanches d’immeubles napolitains,
que dans les vêtements d’un noir profond et les ombres. Jodice
joue constamment avec les contrastes, avec les surexpositions et
les temps de pose, comme pour amplifier les représentations que
chacun peut avoir du sud de l’Italie.
Sur une autre photographie de lamerMéditerranée, on remarque
au premier plan la présence d’un rocher qui pourrait évoquer
une silhouette humaine. Comment ne pas songer au mythe de
Méduse, elle-même mythe fondateur du geste créateur : elle
pétrifie l’homme quand la photographie, elle, fige le monde.
Mais finalement, ce que révèle admirablement le travail de ce
photographe italien parmi les plus marquants de sa génération,
c’est cette démarche qui s’apparente à la figure du flâneur au sens
de Walter Benjamin :
« La rue conduit celui qui flâne vers un temps
révolu. Pour lui, chaque rue est en pente, et mène, sinon vers les Mères, du
moins dans un passé qui peut être d’autant plus envoûtant qu’il n’est pas
son propre passé, son passé privé. Pourtant, ce passé demeure toujours le
temps d’une enfance. »
Une posture qui ne manquera pas de réson-
ner chez le voyageur qui s'aventure sur les chemins de la décou-
verte de nos origines et de notre culture.
RdM
Les œuvres de Mimmo Jodice ont été exposées dans les grands musées du monde,
dont en France à la Maison européenne de la photographie de Paris (2010), au
Louvre (2011) et ont fait l’objet d’une grande exposition aux Rencontres photo-
graphiques d’Arles en 2008. Le Museo d'arte di Donnaregina de Naples présente
actuellement une restrospective consacrée au photographe rassemblant une cen-
taine d’œuvres, des premières expérimentations sur le langage photographique
des années 1960 et 70 jusqu'à une nouvelle série,
Attese
, réalisée pour l'occasion.
À l’automne 2016, la galerie Karsten Greve de Paris organisera également une
exposition consacrée au travail de l’artiste. Mimmo Jodice est représenté par la
galerie Karsten Greve Paris, Cologne et St. Moritz.
PORTFOLIO
/ MIMMO JODICE
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