RDM03 - virtuel - page 7

mars–mai 2016 / N°3 /
RDM Magazine
7
A
ccoudé à la balustrade qui surplombe l’océan,
vous admirez les reflets du soleil dans l’eau sa-
lée, les paysages de pierres bordées de cyprès et
l’élégance avec laquelle le rivage s’émiette dans
la mer en petits rochers dentelés. La lumière de
fin d’après-midi et la brise qui souffle sur votre joue vous enve-
loppent d’une douceur inattendue. Cet instant que vous seriez
prêt à qualifier de magique est soudain interrompu par les ono-
matopées de votre voisin : trop de vent, plus assez de soleil, et
puis, argument ultime prononcé en haussant les épaules avant
de retourner dans sa cabine :
« On a déjà vu ça cent fois. »
Amusé
par un tel décalage, vos lèvres esquissent un sourire, puis se ré-
tractent : et s’il avait raison ? Et si l’intensité de votre expérience
ne s’expliquait pas tant par la beauté du paysage (dont le râleur
vient de démontrer le caractère non objectif) que par le fait que
vous le contemplez pour la première fois ?
« Ce qui fait le charme et l’attrait de l’Ailleurs, de ce que nous appelons
exotisme, ce n’est tant point que la nature y soit plus belle, mais que tout
nous y paraît neuf, nous surprend et se présente à notre œil dans une sorte
de virginité »
, note André Gide dans son
Journal
en 1935. Il importe
peu de savoir si votre voisin a véritablement assisté à ce spectacle
une centaine de fois. Ce qu’il exprime par cette phrase, c’est son
désintérêt pour ce qui fait le sel de tout périple : l’exotisme. En
quoi celui-ci serait-il le secret d’un voyageur satisfait – et donc
d’un voyage réussi ?
De même que la beauté n’est pas dans le coucher de soleil, mais
dans l’œil de celui qui le contemple, aucun objet perçu n’est exo-
tique en soi, ce que remarque l’écrivain Tzvetan Todorov dans
son essai
Nous et les autres
.
« L’exotisme valorise non un contenu stable,
mais un pays ou une culture définis exclusivement par le rapport que
l’observateur entretient avec eux. »
Ce rapport, c’est celui de l’étran-
geté, mais, à la différence du racisme, qui procède selon une lo-
gique similaire, l’exotisme attribue d’emblée une valeur positive
à l’altérité.
« Il établit une comparaison entre Nous et les Autres au sein
de laquelle les seconds sont jugés meilleurs que les premiers en raison
même de leur différence »
, poursuit Tzvetan Todorov. De ce goût
pour l’étrangeté, Victor Segalen, l’auteur du premier
Essai sur
l’exotisme
publié au début du XX
e
siècle, déduit une pratique qui,
bien menée, conduit à la jouissance :
« L’exotisme est tout ce qui est
autre. Jouir de lui est apprendre à déguster le divers. »
Celui qui pra-
tique cet art de jouir porte un nom : c’est l’exote, qui recherche
la saveur de la différence comme d’autres goûtent la chair d’un
fruit.
« Cette différence n’a pas besoin d’être très grande : le vrai exote,
tel un collectionneur sachant jouir d’infimes nuances entre les objets de
sa collection, apprécie le passage du rouge au rougeâtre encore plus que
du rouge au vert. »
Mais ce goût est loin d’être universel, en témoigne la moue dé-
sapprobatrice de votre compagnon de bord quand vous vous
seriez cru au paradis. Et un voyage entrepris sans affinité pour le
lointain et sans appétit pour l’étrange ou l’étranger en tant que
tel devient une véritable torture. C’est ce qui conduit Claude Le-
vi-Strauss, quinze ans après une longue série d’expéditions me-
nées au Brésil dans des conditions éprouvantes, à ouvrir le récit
de ses expériences par cette phrase :
« Je hais les voyages et les ex-
plorateurs. » – Tristes Tropiques.
Pour l’ethnologue, le voyage n’est
pas un but en soi, mais l’indispensable moyen pour mener à bien
ses travaux. L’exotisme devient alors une posture insupportable
qui consiste à qualifier de « beau » un objet ou un paysage pour
la seule raison qu’il nous est étranger. Ce n’est pas votre acolyte
grincheux qui lui donnerait tort. Ni Nicolas Bouvier, pour qui
l’exotisme est une affectation incompatible avec l’essencemême
du voyage :
« On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes
comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince,
vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on
vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » – Le Poisson scorpion.
Ingrédient nécessaire au voyage ou écœurante coquetterie
des apprentis aventuriers ? Une chose est sûre : mieux vaut
fuir, en croisière, la compagnie des explorateurs – et des voi-
sins grognons.
RdM
V I C E S E T
V ER T US DE
L’ E XO T I SME
Par Adèle Van Reeth,
Philosophe et productrice
à
France Culture
des Nouveaux chemins
de la connaissance ¬
DANS LA VAGUE
/ CHRONIQUE PHILOSOPHIQUE
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