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juin–septembre 2016 / N°4 /
RDM Magazine
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V
ous voici en route vers l’autre bout du monde.
Spitzberg, Islande ou Groenland, la destination,
au fond, importe peu, tant le but n’est pas d’aller
quelque part, mais d’aller ailleurs.
« N’importe où !
N’importe où pourvu que ce soit hors de ce monde ! »
,
supplie l’âme
mélancolique ;
« En route pour l’aventure ! »
, claironne le cœur
guilleret. Dans les deux cas, si vous êtes à bord de ce bateau,
c’est que vous avez (au moins) un désir en commun : celui
de vous retrouver face à la nature dans son état le plus sau-
vage. À vous les banquises sculptées par le vent polaire, les
bassins d’eau glacée assoupie au sommet des montagnes, les
volcans étrangement sages sous leur cape d’herbe tendre,
le fracas des cascades qui déchirent la plaine, l’immensi-
té des glaciers multimillénaires qui s’étirent parfois en une
langue bien ronde au milieu d’une eau verte. Quand la réali-
té se prend pour un rêve, il est permis de douter. Non pas de
l’existence de ces phénomènes naturels, aussi exceptionnels
soient-ils, mais du sens que nous leur accordons. En quoi les
étendues arctiques et les ours polaires seraient-ils plus « na-
turels » que nos platanes ? D’où vient ce sentiment d’une plus
grande proximité avec la nature dès lors que le paysage se
change en spectacle ?
De la physis aristotélicienne (qui désigne les êtres qui portent
en eux leur principe de mouvement), à la création divine,
la nature est habituellement conçue comme autonome,
c'est-à-dire comme ce qui n’a pas besoin de l’intervention
humaine pour exister. La nature, c’est ce qui est là, devant
nous, et qui se passe si bien de l’homme que sa présence est
d’emblée conçue comme une dégradation. On mesure le
degré de « naturalité » d’un endroit à son degré d’éloigne-
ment par rapport à toute forme de vie humaine. D’où la fas-
cination pour le désert, le sauvage, l’immense et le lointain,
tous ces lieux où, comme le dit Dupond en foulant pour la
première fois le sol lunaire,
« la main de l’homme n’a jamais mis
le pied »
. D’où aussi ces discours d’inspiration rousseauiste
qui sacralisent la nature (
« jamais la nature ne nous trompe, c’est
toujours nous qui nous trompons »
) en la présentant comme une
référence suprême car pure, simple et bienveillante – quand
l’homme serait, au contraire, corrompu, versatile et porteur
de tous les maux. Mais la nature est-elle jamais exempte de
toute intrusion humaine ? Et surtout, au nom de quoi l’être
pensant s’exclut-il de cette nature qui pourtant le constitue
de part en part ?
Il est temps de dépasser l’opposition réductrice et mor-
tifère entre nature et culture. Réductrice, parce qu’elle n’a
pas l’universalité que nous lui prêtons. Et mortifère car elle
véhicule un ethnocentrisme particulièrement insidieux.
C’est le grand mérite de l’anthropologue Philippe Desco-
la que d’avoir déconstruit, dans un ouvrage au titre néces-
saire,
Par-delà nature et culture
, le prétendu face à face entre
l’homme et la nature. À la suite de Montaigne, pour qui, de
l’homme à l’animal et de l’animal au végétal,
« c’est une même
nature qui suit son cours »
, Descola substitue la continuité à
l’opposition. À titre d’exemple, rien n’est moins vierge que
la forêt amazonienne, que nous tenons pour l’archétype de
la nature sauvage. La plupart des associations végétales qui
la constituent sont le produit d’une occupation antérieure.
L’intervention humaine n’est pas forcément synonyme de
dégradation et l’usage de la nature n’entre pas nécessaire-
ment en contradiction avec sa conservation. Le nier, c’est
s’interdire de penser la nature autrement que déifiée, parce
que tenue trop loin de nous, et s’empêcher de récolter les
bienfaits d’une pensée de l’environnement, c'est-à-dire de
l’interaction bénéfique avec ce qui nous entoure et qui nous
constitue autant que nous le constituons.
Ne vous fiez pas au hublot de votre cabine qui présente la na-
ture comme un tableau pittoresque au cadre bien délimité.
Ni aux centaines de kilomètres parcourus à travers les mers,
qui réduisent « le naturel » à un objet d’autant plus rare et
précieux qu’il est lointain. La nature n’est pas devant nous ;
nous sommes la nature. Pour l’observer, il suffit de déplacer
votre regard des flots vers l’intérieur du bateau. La nature hu-
maine, elle aussi, sait être spectaculaire... et c’est ce qui fait
tout le charme des voyages en croisière.
RdM
CHASSE Z
LE NATUREL…
Par Adèle Van Reeth ¬
DANS LA VAGUE
/ CHRONIQUE PHILOSOPHIQUE
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