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juin–septembre 2016 / N°4 /
RDM Magazine
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la chorégraphe Erna Omarsdottir, il livre un film saturé par le
bruit du vent et les couleurs de la toundra. On découvre la star
de la danse islandaise telle qu’elle est : puissante, rayonnante,
forte, habitée.
Rapide, chantant, hurlant, toujours en mouvement, Erna
Omarsdottir est douée d’une force immédiatement trans-
mise au public dans un lien très direct, quasi cosmique, elle
qui travaille sur la relation entre le mouvement et la voix, la
voix comme une extension dumouvement, àmoins que ce ne
soit l’inverse ou les deux enmême temps.
Débordante d’énergie et de créativité, volcanique, Erna
Omarsdottir est née à Reykjavik en 1972. Elle achève en 1998
sa formation à PARTS, à Bruxelles, l’école créée et dirigée par
la célèbre chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker. PARTS,
c’est le lieu où l’on apprend à de jeunes danseurs venus du
monde entier à penser le mouvement en dialogue permanent
avec les autres arts de la scène comme lamusique et le théâtre.
À ce sujet, sur la transversalité et la complémentarité des pra-
tiques, Erna dit :
« Plus on ouvre les formes, plus on dispose d’outils
pour exprimer nos idées. Pour moi, cela a débuté avec la danse, puis
j’ai utilisé ma voix, la musique et ensuite l’image, que j’ai utilisée plus
récemment. »
Comme danseuse-interprète, elle travaille avec
les plus grands : Jan Fabre, Alain Platel ou encore Sidi Larbi
Cherkaoui. Puis elle se concentre sur ses propres créations,
des spectacles hybrides etmutants, entre danse, performance
et concerts. Toujours un peu étranges, surprenants, tout sauf
tièdes. Elle parcourt les festivals européens etmultiplie les col-
laborations avec des artistes prestigieux tels que Björk (dans
deux de ses vidéos), le groupe de rock Placebo, la sculptrice
Gabriela Fridriksdottir ou encore le cinéaste PierreCoulibeuf.
En 2008, elle fonde la compagnie Shalala avec son compa-
gnon Valdimar Johannsson, musicien, membre du groupe
de métal Reykjavik !
« La musique est très importante pour moi,
c’est le moteur du mouvement. J’utilise aussi ma voix pour fabriquer
toutes sortes de sons, pour crier et chanter. J’appelle aussi cela “danser
avec ma voix”. »
Ensemble, ils créent des pièces aussi déjantées
qu’inclassables dans lesquelles on trouve, en vrac, musique
métal, yoga, histoires horrifiques et cours d'aérobic comme
Voices of Reykjavik
, une installation dans laquelle le public est
amené à s’immerger dans un bain de hurlements.
À propos de hurlements, Erna, aussi surprenante qu’éruptive,
s’est rendue célèbre avec unobjet tout particulier. C’est dans les
couloirs du Parlement islandais qu’elle a posé son projet
Black
Yoga Screaming Chamber
. L’idée était simple : il suffisait d’entrer
dans cette chambre noire et d’y crier le plus fort possible. Crier
de joie, crier pour oublier, se relaxer ou crier juste pour crier.
Les participants pouvaient laisser leur e-mail et récupérer un
enregistrement. Avec un mode d’emploi sur le ton de l’hu-
mour, la démarche raconte aussi la relation qu’entretiennent
les Islandais avec leur personnel politique. A priori éloignée
de la danse, cette installation qui se promène encore dans le
monde entier, montre le caractère extrêmement polymorphe
de l’œuvre d’Erna Omarsdottir et son goût affirmé pour le ri-
tuel.
« Le rituel, cela peut aussi bien être le fait de laver la vaisselle que
d’égorger une chèvre, c’est la passion et l’intensité que l’onmet dans une
action qui lui donnent une dimension rituelle. Les rites ont toujours été
très importants tout au long de l’histoire de l’humanité. C’est aussi une
manière de donner du sens à la vie. »
Un peu plus tard, avec son spectacle
The Talking Tree
, elle prête
sa voix et son corps à un arbre, un arbre de vie et de prospérité
persuadé d’être un prophète omniscient vieux de 3000 ans
et qui possède des pouvoirs alchimiques. À ce conte de fée
surréaliste tout islandais auquel ne manquerait que la parti-
cipation de quelques elfes, Erna ajoute une couche de guitare
électrique bien épaisse qui devient ainsi la signature de son
univers totalement singulier. Déroutant, voire dérangeant,
sans aucune concession :
« Je ne cherche pas à plaire. On peut ai-
mer ou détester ce que je fais. Mais je continue à vouloir emmener les
gens dans mon voyage. Je crois que le plus important est de suivre son
instinct, d’avoir le courage de suivre sa voie et de ne pas avoir peur. »
Avec sa pièce
We Saw Monsters
, en 2012, elle peuple le plateau
de figures de monstres qu’elle puise dans la mythologie et le
cinéma. On peut y voir des membres arrachés et du sang qui
coule, on entend des cris et l’on tête le sein maternel. La cho-
régraphe s’inspire de l’image d’une mère qui souhaiterait tel-
lement protéger ses enfants qu’elle voudrait qu’ils retournent
dans son ventre. Elle y parle de la responsabilité des parents,
de ce qu’élever un enfant veut dire y compris lorsque l’on rate
totalement : donner naissance aumonstre qui est en soi.
Invitée en 2014 par le festival Hors Pistes au Centre Georges
Pompidou de Paris, Erna Omarsdottir et son compagnon
s'associent au réalisateur français Pierre-Alain Giraud pour
une performance à la fois explosive et méditative, visuelle et
(très) sonore qui rassemble tous les éléments de l’univers du
couple dont la France accueille désormais régulièrement les
créations. Car le lien entre la France et Erna est très étroit.
Elle y présente souvent ses spectacles et travaille avec des ar-
tistes français, reconnaissant
« la richesse et la structuration de la
culture en France, comme c’est rarement le cas ailleurs »
.
Parmi les nombreuses rencontres artistiques d’Erna, celle
avec le chorégraphe franco-belge Damien Jallet est impor-
tante à plus d’un titre. Il la connaît bien :
« Erna n’a aucune peur
sur scène, c’est quelqu’un d’une grande intégrité, d’une grande honnê-
teté intellectuelle. Pour elle, la scène est un espace de transformation,
elle n’a pas peur de se transformer ou de devenir monstrueuse. »
Ensemble, ils travaillent sur plusieurs projets dont
Black
Marrow
. Là aussi, c’est par le biais de l'invention d'un rituel
contemporain que les deux complices s’interrogent sur le rap-
port à la nature et explorent avec les interprètes l’énergie d’une
transe archaïque pour illustrer un monde où nos instincts
sont industrialisés, où le corps est en mutation, où l'homme
se bat pour sa propre survie. Comme dans le portrait du réali-
sateur VincentMoon qui lamontrait offerte au souffle du vent,
Damien Jalet reconnaît que,même si cela sonne unpeu cliché,
Erna porte son pays en elle, qu’elle a quelque chose d’humble,
de primordial. Et cette très grande énergie. Qu’on le veuille
ou non, on ne brise jamais vraiment le lien si particulier entre
cette île et ses artistes.
RdM
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