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juin–septembre 2016 / N°4 /
RDM Magazine
L
’ e x p l o r a -
tion
de
l ’A rc t ique
au-delà des
cercles po-
laires, com-
munément
appelée l’exploration polaire,
est toujours apparue comme
un défi pour de nombreux ex-
plorateurs à cause des condi-
tions climatiques extrêmes
de ces régions. Longtemps, le
fait d’atteindre physiquement
le pôle Nord a constitué un
but en soi. C’est un Américain, Robert Peary qui le premier
s’en est approché en 1909 sans toutefois relever sa position
exacte. Les premiers à le survoler à bord du dirigeable Norge
en 1926 sont norvégien et italien : Roals Amundsen et Um-
berto Nobile. Le Soviétique Ivan Papanine s’y posera en
avion en 1937.
UNE PASSION FRANÇAISE
En France, l’exploration polaire doit tout à l’officier de ma-
rine, explorateur, boxeur et iconoclaste Jean-Baptiste Char-
cot. Il révolutionne la discipline en lui apportant un caractère
scientifique. De par ses positions coloniales et ses posses-
sions d’outre-mer, la France est au début du XX
e
siècle une
grande nation exploratrice, davantage tournée vers l’Antarc-
tique il est vrai.
En 1925, alors élumembre de l’Académie des sciences, Char-
cot se voit confier une mission de reconnaissance à bord
du
Pourquoi pas ?
. Il navigue le long de la côte orientale du
Groenland dont il effectue un relevé cartographique et rap-
porte en France fossiles, insectes et échantillons de la flore
locale, ce qui permet la découverte de nombreuses nou-
velles espèces. Il fera aussi des relevés de salinité, des son-
dages océanographiques, des relevés météorologiques, une
étude des marées et du magnétisme. Autant de données
scientifiques nouvelles.
À partir de 1930, Charcot prépare l’année polaire interna-
tionale, signe de l’engouement de l’époque pour ces décou-
vertes. Il mourra en mission en 1936 dans le naufrage de son
navire.
L’EXPLORATEUR ETHNOLOGUE
1934. Le Groenland n'est alors qu'une tâche blanche, peu et
mal cartographiée. La présence d'Inuit sur la côte orientale
n'a été découverte que 40 ans auparavant. Soucieux de pré-
server ce « trésor » de l'humanité, les autorités danoises de
tutelle veillent au grain, n'en-
voyant alors sur place que de
rares scientifiques pour étu-
dier cette population, dont le
nombre d'individus n'atteint
pas le millier.
Autant de mystères et de
nouveautés
ne
peuvent
qu'attirer un jeune homme
épris d'aventures et diplômé
du musée d’ethnographie
du Trocadéro à Paris. Paul-
Émile Victor, 26 ans, est
candidat. Pour exposer son
projet audacieux, le jeune
apprenti ethnologue demande audience auprès de Charcot.
Oui voilà, il compte bien mener une expédition à caractère
ethnographique au Groenland oriental durant un an pour
étudier ces Esquimaux afin notamment de constituer une
collection pour le musée du Trocadéro encore inexistante.
Devant tant d'aplomb et d'enthousiasme, le commandant
du trois-mâts vapeur
Le Pourquoi-Pas ?
est conquis.
Charcot accepte d’embarquer celui qu'il appelle
« le phéno-
mène »
. Le « gentleman polaire » apporte même son plein
soutien et sa caution à cette expédition qui est un succès.
L'immersion du jeune Victor et de ses trois compagnons au
sein de la société des Inuit est en effet intense. De leur séjour,
ils ramèneront une mine d'informations sur ce peuple de
chasseurs et pêcheurs, dont les traditions et les croyances
chamaniques sont en voie d'extinction. 3500 pièces eth-
nographiques, 250 chants traditionnels enregistrés, des en-
quêtes scientifiques, un film ethnologique, 8000 photogra-
phies… La moisson est impressionnante.
Cette
« ethnographie amoureuse »
, comme il aime à la qualifier,
Paul-Émile Victor sait la raconter, à son retour à Paris, dans
les journaux, ou mieux lors de ses conférences qui captivent
tant le public. L'homme a du bagout, une voie radiopho-
nique, un regard bleu acier, un physique d'acteur et un in-
déniable charisme. Sa carrière est lancée et se poursuit par
une traversée d’ouest en est de l’immense calotte glaciaire
(appelée également inlandsis) du Groenland.
Exploit sportif ? Mission scientifique ? Pas vraiment. Qu'im-
porte, cette traversée permet à Victor de débarquer sur la
côte est du Groenland. Il compte cette fois s'installer avec sa
famille adoptive et la belle Doumidia à Kangerlussuatsiaq (le
« Presque-pas-tout-à-fait-grand-fjord »). Le premier village et
le poste de transmission sans fil (TSF) le plus proche sont à
250 km. In situ, l'ethnologue-explorateur partage le quotidien
précaire et authentique de sa famille d’adoption. Surtout, il
poursuit sa méticuleuse enquête en écrivant, en notant, en
Longtemps,
le fait
d’atteindre
physiquement
le pôle Nord
a constitué un
but en soi
DOSSIER
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