RDM04_WEB_VCOMPLETE - page 33

33
juin–septembre 2016 / N°4 /
RDM Magazine
DOSSIER
/ PORTRAIT
T OU T E S L E S C E L L UL E S DE MON CORP S
É TA I EN T HEUR EUS E S
14mai 1986. Jean-Louis Étienne devient le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire
après avoir tiré son traîneau durant 63 jours. Avant de partir à presque 70 ans explorer pendant trois ans
l'océan Austral, encore méconnu, il revient sur cet exploit et sur sa carrière.
Par Florian Delisle ¬
RDM : Quels souvenirs gar-
dez-vous de cette expédition
au pôle Nord, 30 ans après ?
Jean-Louis Étienne :
C'est une
expérience charnière pour moi.
J'avais 40 ans et derrière moi
presque 14 ans de grandes aven-
tures, en tant que médecin d'ex-
péditions : la course autour du
monde à la voile avec Éric Tabar-
ly, l'Himalaya, l'Everest, la Pata-
gonie… Le pôle Nord, c'était mon
aventure personnelle, et ce fut
très intense. C'est à ce moment-là
que j'ai abandonné lamédecine et
que je suis devenu organisateur
d'expéditions polaires.
RDM : Qu'alliez-vous chercher au pôle Nord ?
J.-L. É. :
L'accomplissement personnel. Techniquement, ce
n'est pas très compliqué, il faut seulement tirer un traîneau.
En revanche ça demande un engagement mental et physique
que j'avais déjà acquis. Le terrain est très chaotique. Et j'ai
connu -52°C : c'est une agression forte aussi bien physique
que mentale. Cela représente d'une certaine manière mon
Everest à moi.
RDM : Et cet accomplissement personnel vous l'avez
trouvé ?
J.-L. É. :
À 100 % ! C'est un projet sur lequel j'avais énormé-
ment travaillé. Un an pour la première tentative en 1985, et j'ai
échoué. J'y suis revenu l'année d'après et j'ai réussi. On a ra-
rement des moments intenses comme ça dans la vie. Quand
vous arrivez sur cet axe de rotation de la Terre qui n'est maté-
rialisé par rien, c'est mystique. J'aime bien dire que toutes les
cellules de mon corps étaient heureuses.
RDM : Quand on pense
aux pôles, on s'imagine un
monde sensoriel différent…
J.-L. É. :
C 'est le bleu du ciel et
le blanc de la neige. Il n'y a pas du
tout d'odeur et c'est le silence,
un grand silence cotonneux, qui
vous enveloppe complètement.
On en perd presque l'équilibre.
Cependant au bout d'un mo-
ment, à force de marcher sur la
glace en permanence, on ac-
quiert une grille de lecture, et on
arrive à voir des nuances.
RDM : De quoi voulez-vous
témoigner à travers
ces expéditions ?
J.-L. É. :
Quand on fréquente les régions polaires, on est les
témoins privilégiés du réchauffement climatique. Les pôles
sont des acteurs importants du climat et aujourd'hui ils sont
touchés. Quand on les fréquente depuis longtemps, on est
consulté et on a une légitimité pour parler du changement
climatique. Je vais de temps en temps dans des lycées où je
parle des grands explorateurs et je me rends compte qu'on
ne les connaît plus.
RDM : Vous considérez que ces grands explorateurs
sont en voie de disparition ?
J.-L. É. :
Non. L'exploration au sens large, c'est éternel. Ce qui
change par rapport à nos prédécesseurs, ce sont les outils. Il
y a deux siècles, on ramenait des échantillons d'animaux ou
de plantes. Aujourd'hui on va faire des prélèvements et on tra-
vaille sur le patrimoine génétique. Il y a encore beaucoup d'ex-
plorateurs scientifiques mais peu qui racontent des histoires.
La transmission c'est très important, ça donne envie.
RdM
En 1986, Jean-Louis Etienne est le premier à faire un treck
au pôle Nord, en tirant seul un traîneau de près de 50 kg.
© Gettyimages / Bates Littlehales
1...,23,24,25,26,27,28,29,30,31,32 34,35,36,37,38,39,40,41,42,43,...108
Powered by FlippingBook