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juin–septembre 2016 / N°4 /
RDM Magazine
Favoriser les échanges entre les cultures, ouvrir des horizons à une jeunesse Inuit en quête d’avenir
et de reconnaissance, tels sont les objectifs d’Artcirq, un projet artistique porté par l’acrobate Guillaume
Saladin. Du cirque arctique, dans des territoires en plein bouleversements.
Par Charlotte Lipinska ¬
ARTCI RQ
DE L’A R T POUR NE PA S SOMBRER
G
rimper sur des épaules, se laisser tom-
ber et faire confiance à celui qui vous
rattrape. C’est une pratique artistique
pour ne pas sombrer. Né d’une action
temporaire pour enrayer le taux de
suicide des adolescents Inuit, Artcirq
est devenu au fil des ans une référence
majeure d’action culturelle et sociale.
Avant toute chose, imaginez le Nord, le grand. À plus de
2500 km au-delà de Montréal. Voilà, nous sommes dans le
Nunavut, et plus précisément à Igloolik, petite communau-
té d’à peine 2000 âmes dont la moyenne d’âge avoisine les
18 ans. Il fait froid, très froid, les habitants parlent l’inuktitut
(la langue Inuk) et voient leur avenir aussi plat que la ban-
quise qui les entoure. Le taux de suicide des adolescents,
sans loisirs, sans travail ni projet, y est alarmant. En 1998,
la disparition de deux d’entre eux bouleverse à nouveau la
communauté insulaire. À l’initiative d’Isuma productions (à
qui l’on doit le merveilleux
Attannarjuat, la légende de l’homme
rapide
, le premier film entièrement écrit, réalisé et joué en
inuktitut en 2002), un collectif est mis sur pied pour donner
aux jeunes un espace d’expression. L’acrobate Guillaume Sa-
ladin en fait partie. Plus de 15 ans plus tard, personne n’aurait
jamais osé imaginer ce qui allait advenir.
Guillaume Saladin connaissait bien Igloolik pour y avoir
beaucoup séjourné enfant avec ses parents (son père Ber-
nard Saladin d’Anglure est anthropologue, spécialiste du
chamanisme des Inuit, sa mère est spécialiste des costumes
traditionnels Inuit).
« À 24 ans, je me suis à nouveau intéressé à
la culture des Inuit. Je savais que j’y retournerai un jour mais je ne
savais pas comment,
nous explique-t-il
. À l’époque, Isuma pro-
ductions réalisait
Attannarjuat.
J’ai été stagiaire avec eux et j’ai pu
observer leur manière de faire, si différente des autres : c’est une com-
pagnie Inuit qui engage des Blancs, et non l’inverse. Cette approche
où tout le monde est égal me plaisait. Il y a les traditions des Inuit, le
savoir-faire des Blancs, on se fait confiance et on partage ses connais-
sances. À l’époque j’étais à l’École de cirque de Montréal. Nous avons
obtenu une bourse pour réaliser un documentaire sur une troupe de
cirque qui viendrait faire un spectacle l’été en échange de quoi les
jeunes Inuit nous amèneraient chasser sur la banquise. C’est comme
ça que tout a commencé. »
En 1998, la première pierre d’Artcirq est donc posée.
« C’était
génial même si tout n’était pas évident. Ne serait-ce que la concep-
tion du temps par exemple. Pour nous, “on se voit demain à 13h”, ça
veut dire demain à 13h. Pour eux, ça veut dire demain... à unmoment
donné ! Mais l’impact au village a été si fort que l’on a décidé de re-
commencer l’été suivant. Puis celui d’après. Pendant cinq ans, dès que
j’avais une disponibilité pendant mes tournées, je “montais” à Igloolik
DOSSIER
/ ARTCIRQ
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