RDM04_WEB_VCOMPLETE - page 46

46
RDM Magazine
/ N°4 / juin–septembre 2016
pendant un mois ou deux avec un groupe de quelques artistes. »
Ate-
liers de cirque contre camps de pêche ou de chasse : l’échange
plaît à tout le monde mais Guillaume pressent qu’il ne peut
pas en rester là. L’impact est fort mais temporaire.
« J’avais la
sensation que dès que je repartais il ne se passait plus rien. Comme si
on arrivait avec des beaux trucs entre les mains et que l’on repartait
avec. Celame faisait du bienmais je doutais que cela en fasse aussi à la
communauté. L’idée de m’installer là-bas plus longuement a germé. »
Il faut dire qu’entre-temps, Guillaume est entré au Cirque
Eloize. Le spectacle
Nomades
est un tabac mondial.
« À la
cinquième année de tournée, je leur ai annoncé que j’arrêtais pour
m’installer six mois à Igloolik et donner une chance au projet Artcirq.
J’ai tout lâché ! La vie de tournées, les beaux hôtels... Je me suis retrou-
vé dans un petite cabane pas franchement belle, sans eau courante,
sans toilettes ni téléphone. Il y avait à peine l’électricité. Sur place,
les gens que je rencontrais et qui savaient que j’étais acrobate me de-
mandait de leur montrer quelque chose. Alors, je faisais un truc et
tout le monde était content. Sauf que là, je me retrouve tout seul à
Igloolik, acrobate-porteur mais sans personne à porter ! Quand tu
t’es fait applaudir par des milliers de personnes dans le monde entier
et que d’un coup tu te retrouves tout seul dans ta petite cabane... Mon
ego en a pris un coup. Je mesure aujourd’hui le bien que cela m’a fait
mais sur le moment c’était quand même dur à avaler. Je crois que si
j’avais décidé au départ d’y rester dix ans je n’aurais pas pu. Je suis
resté par périodes de 6 mois consécutifs. C’est un peu comme dans
mes relations amoureuses. Si on me dit c’est pour la vie, cela me fait
peur. Si on me dit on verra bien, alors je reste ! »
Il faut donc croire qu’entre Igloolik et Guillaume Saladin, c’est
une grande histoire d’amour. Son enfance l’a rattrapé et l’ar-
tiste s’est démené pour mener à bien plusieurs projets avec les
Inuit. Des documentaires, des clips, des ateliers, des spec-
tacles, le projet rayonne, prend de l’ampleur. En 2002, il y eut
les premiers ateliers de cirque donnés par des Inuit, pour des
Inuit.
« Le grand défi dans le Nord est d’avoir un lieu chauffé dispo-
nible. Il n’y en a pas,
reprend-il
. Le seul existant est là pour stocker la
nourriture qui arrive une fois par an par bateau. Alors les premières
années, on devait sans arrêt bouger d’un endroit à l’autre. Finalement
on a bâti notre propre centre d’entrainement. »
Des dizaines de jeunes ont voyagé, certains prenant l’avion
pour la première fois de leur vie. Vers d’autres communautés
du Nunavut, puis au Mexique, en Grèce, en Angleterre... Sans
oublier un partenariat renforcé avec la troupe guinéenne Ka-
lanbaté, menée par l’acrobate Yamoussa Bangoura qui mène
un projet similaire avec de jeunes Africains. Guillaume et
Yamoussa se sont rencontrés au sein du Cirque Eloize. Leur
amitié est si forte, leurs aventures si singulières qu’un docu-
mentaire retraçant leur parcours respectif vient d’être achevé
(
Circus Without Borders
de LindaMatchan et Susan Gray).
Mais tous ces voyages, ces échanges culturels, ces ren-
contres ont aussi un revers lourd à assumer.
« On s’est rendu
compte que le petit groupe qui voyageait vivait des choses extraordi-
naires mais qu’ils ne parvenaient pas à les partager à leur retour au
pays. Les villages ont une grande résistance au changement et ils ne
veulent pas être confrontés à leur propre inertie. Je pensais qu’il était
bien d’emmener ces jeunes en voyage mais, en fait, cela les isolait au
sein de la communauté. Il fallait donc inverser la démarche pour
qu’elle soit profitable à tous : plutôt que d’en emmener quelques-uns
voir le monde, invitons le monde à venir ici ! Aujourd’hui je pense
que l’on a dépassé la centaine d’artistes venus à Igloolik. Et notre idée
initiale n’a pas changé : ils collaborent avec les jeunes qui en retour
les emmènent en expédition de chasse ou de pêche. Il faut que chacun
apprenne de l’autre, dans un sens comme dans l’autre. »
Patiemment mais assurément, Artcirq est devenu une réfé-
rence incontournable de projet social à Igloolik. Mais qu’en
est-il dans les communautés avoisinantes ? Car dans le Nun-
avut comme ailleurs, l’argent reste le nerf de la guerre.
« Cela
coûte extraordinairement cher de voyager dans le Grand Nord. »
Hormis les spectacles et activités culturelles mises en place,
Artcirq se préoccupe également d’un sujet qu’ils ne peuvent
ignorer : le dérèglement climatique. Des campagnes de sen-
sibilisation sont élaborées et le sujet irrigue bon nombre de
manifestations. Le problème est réel, tangible.
« Avant, les
aînés pouvaient prédire les saisons. Aujourd’hui, ils ne le peuvent
plus. Les saisons changent, elles sont devenues imprévisibles ce qui est
très dangereux quand on part sur la banquise. On ne sait plus lire
les signes et les vies sont en danger. Il y a donc une véritable confron-
tation entre un savoir traditionnel et un dérèglement quotidien qui
fait que ce savoir n’est plus valable »
, constate Guillaume.
Issu d’un camp d’été pour enrayer le suicide des adolescents,
Artcirq est donc devenu au fil des ans un projet artistique so-
cial sans équivalent. Sa réussite est indéniable et, hasard ou
ARTCIRQ /
DOSSIER
1...,36,37,38,39,40,41,42,43,44,45 47,48,49,50,51,52,53,54,55,56,...108
Powered by FlippingBook