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RDM Magazine
/ N°4 / juin–septembre 2016
La saga des
Sagas islandaises
Véritable fleuron de la littérature médiévale, les Sagas
islandaises ont été écrites entre le XII
e
et le XIV
e
siècle.
Un âge d’or de l’Islande qui sombra ensuite peu à peu dans
le chaos et finit par perdre son indépendance. Ces récits
racontent la vie et les aventures des premiers habitants
de l’île, témoignages précieux et historiques sur la culture
et la civilisation de l’époque. En prose, parfois entrecoupée
de magnifiques strophes de poésie scaldique, l’auteur relate
un pan de vie souvent embelli et parfois même invraisem-
blable d’un héros, personnage historique ou aïeul. Deux cents
ans séparent les premiers textes des derniers. Ceux qualifiés
de Sagas des familles et notamment celle de Njall le Brûlé,
la plus belle selon les spécialistes, sont les plus anciens et les
plus importants. Les Sagas des contemporains relatent des
événements du XIII
e
siècle et notamment les guerres et la mise
sous tutelle de l’île. Suivront les Sagas des rois de Norvège
dont celle du roi saint Olaf. Le genre s’éteindra au XIV
e
siècle
sous les dominations danoise et norvégienne. Au XIX
e
siècle,
l’émergence du sentiment national ira de pair avec la pro-
motion de ces récits, véritable fierté culturelle dont la valeur
historique quasi généalogique parée de merveilleux et
de fantastique symbolise pleinement l’identité islandaise.
Sébastien Righi ¬
Egill
Skallagrímsson
dans un
manuscrit de
La Saga d'Egill
des mystérieuses disparitions qui surviennent l’hiver en
Islande.
« Il n’est pas rare que des gens se fassent surprendre par
des tempêtes,
confirme Éric Boury
. Leurs corps ne sont retrouvés
parfois que des décennies plus tard, rejetés par les glaciers. »
Les
conditions climatiques deviennent ainsi le meilleur ami de
l’imaginaire d’un auteur. Quand la nature n’est pas enfin le
vecteur d’une conscience écologiste transmise dès le plus
jeune âge et depuis des décennies. Dans les contes mo-
dernes, les trolls sont également devenus des ambassadeurs
du climat.
Fait étonnant, le fantastique que véhicule la littérature is-
landaise prend appui sur des croyances bien vivaces. Éric
Boury le résume très bien :
« Quand un fantôme apparaît dans
un roman, c’est du réalisme. Pour nous c’est étrange, mais chez
eux, ça ne pose pas question. »
Le ressort est issu, là encore,
des contes folkloriques emplis des fameux trolls, adorables
elfes ou lutins malicieux.
« Par excellence, le monde nordique est
double, à toute réalité immédiate se superpose aussitôt un monde
caché »
, analyse Régis Boyer, ce qui est irrésistiblement exo-
tique pour un lecteur cartésien. Dans un sondage de 2013,
62% des Islandais affirment croire en l’existence du « peuple
invisible ». Alors qu’on lui demandait confirmation en 2012,
la chanteuse Bjork répondait :
« Oui, c'est une sorte de relation
avec la nature, avec les pierres. Les elfes vivent dans les pierres. Tout
est une question de respect, vous savez. »
Elfes, lutins, fées et autres farfadets sont une réalité qui
fait parfois la une de l’actualité. Ainsi la construction de la
route devant relier la banlieue de Reykjavik à la péninsule
d’Alftanes a-t-elle été stoppée par les « défenseurs du peuple
invisible », une association alliée aux écologistes. L’habitat
naturel des elfes, qui vivraient dans les montagnes et les
roches, était menacé par le projet ! La cour suprême a dû
juger de l’impact de cette autoroute sur la vie de ces êtres
merveilleux, retardant le chantier pour leur permettre de…
déménager ! L’administration des routes est coutumière de
ces arrangements.
Le quotidien, l’éducation des enfants, rien n’échappe à ces
mythes. Pour Terry Gunnel, professeur de folklore à l’uni-
versité d’Islande, la nature paroxysmique de l’île explique
cet état d’esprit :
« Tout le monde sait que la terre est vivante.
Les histoires sur ce peuple invisible et le très grand soin qu'on lui
porte montrent que les Islandais ont compris que la Terre mérite du
respect. Il s'agit d'un pays où les maisons peuvent être détruites par
quelque chose que l'on ne voit pas, où le vent peut vous faire tomber,
où l'odeur du soufre qui s'échappe des robinets vous indique qu'il y
a un feu non loin sous vos pieds, où les aurores boréales font du ciel
le plus grand écran de télévision au monde et où les sources chaudes
et les glaciers parlent. »
Ce miracle nordique que retransmet une littérature mar-
quée par une
« grandeur démente des sentiments »
, selon Éric
Boury, fait toute la richesse de l’Islande. Dans ce pays du so-
leil de minuit, les héros ne sauraient être tièdes.
RdM
ISLANDE /
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