RDM04_WEB_VCOMPLETE - page 53

53
juin–septembre 2016 / N°4 /
RDM Magazine
A
vec ses compositions tirées au cordeau, marquées
par leurs couleurs vives et des poses théâtrales,
Charles Fréger a élaboré un style photographique
singulier par lequel il met en scène les identités
collectives. Dans
Wilder Mann
, le photographe
s’est penché sur le phénomène tribal à travers
toute l’Europe, dont il saisit les survivances dans
les carnavals, les rites de fertilités ou les fêtes
apotropaïques. Les images ici sélectionnées présentent les protagonistes
du Saint Stephen’s Day en Irlande du Nord et de la Saint Knut en Finlande,
de la cérémonie du Burryman en Écosse ou de la parade des danseurs de
cors en Angleterre. Célébrations religieuses, mêlées de folklore païen, elles
rendent hommage à des martyrs chrétiens, cherchent à stimuler la fertilité
ou conjurer la mort, à travers des pantomimes sacrificielles et processuelles.
Résurgences contemporaines de traditions ancestrales, remontant par-
fois jusqu’au néolithique, ces folklores témoignent d’un rapport intime à la
nature, érodé dans les sociétés modernes.
Contrairement à son habitude, Charles Fréger installe ses modèles en pleine
nature plutôt que dans un décor neutre, interrogeant la figure de « l’homme
sauvage » dans sa relation au paysage et à l’animalité. Bien que le cadrage
soit en pied et la prise de vue frontale, dans la plus pure tradition du portrait,
il leur impose une posture courbée, à l’inverse de la droiture de l’homme
civilisé, qui en renforce l’aspect de monstres hybrides. Dans le sillage de ses
séries consacrées à l’uniforme, Charles Fréger accorde une place prépon-
dérante à leurs apparats traditionnels, composés de paille, de branches, de
fleurs, de peaux, de fourrures ou encore de cornes. Colorés, rudimentaires,
aux formes naïves, témoins d’une origine de la civilisation, ces costumes
dessinent une esthétique de la régression, proche du déguisement d’enfant.
Avec leurs masques zoomorphes et leurs sceptres arborescents, leurs codes
vestimentaires font signe vers un devenir animal (roitelet, loup, cerf, cheval)
ou végétal (le Burryman comme bardane anthropomorphe), symboles de la
renaissance de la nature, ici stylisée, domestiquée par l’homme.
Avec
Wilder Mann
, Charles Fréger va bien au-delà du documentaire sur ces
rites folkloriques, il en fait les images survivantes d’un lien au monde en
grande partie perdu, suscitant à la fois nostalgie et fascination esthétique.
La dernière série de Charles Fréger,
Yokainoshima
, sera exposée à l’occasion
des Rencontres photographiques d’Arles, du 4 juillet au 24 août 2016.
Par Florian Gaité ¬
Ci-contre :
Nutti Pukki, Sastamala, Finlande, 2010-2011
Page précédente :
Nutti Pukki, Sastamala, Finlande, 2010-2011
PORTFOLIO
/ CHARLES FRÉGER
1...,43,44,45,46,47,48,49,50,51,52 54,55,56,57,58,59,60,61,62,63,...108
Powered by FlippingBook