Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 11

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
11
DANS LA VAGUE
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CHRONIQUE PHILOSOPHIQUE
A
mis voyageurs, vous qui voulez voir du pays sans
quitter votre lit, vous êtes au bon endroit. Bien
au chaud dans votre cabine, vous ne pourrez ni
flâner sur la perspective Nevski, ni effleurer du
doigt les pierres de la cathédrale Saint-Sauveur, mais avec un
peu d’imagination, vous irez plus loin que vos voisins affai-
rés. La torpeur et le voyage font bon ménage quand on sait
fermer les yeux et que l’on maîtrise l’art de la rêverie. Pour-
quoi prendre l’avion, marcher, suer, quand on peut se laisser
conduire et vivre au gré des flots ? Les voyages immobiles
ont ceci de délicieux qu’ils délestent le corps du souci de se
mouvoir pour s’échapper. Pourquoi se mouvoir quand on
peut rêver ?
À ces questions, Ilya Ilitch Oblomov ne trouve pas de ré-
ponse. Personnage éponyme du roman de Gontcharov, pu-
blié en 1859 et admiré de Tolstoï et Dostoïevski, il incarne la
noblesse russe déclinante qui n’a
« d’autre idéal que le repos et
l’inaction »
. Couché sur son divan du matin au soir, Oblomov
ne trouve aucune bonne raison de quitter sa robe de chambre
pour revêtir bottes et costumes. Les visiteurs ont beau défi-
ler à son chevet, les paysans de son domaine à la campagne
peuvent bien lui faire perdre tout son argent, ses amis ont
beau l’inviter à danser, rien n’y fait : Oblomov ne bouge pas.
Nostalgique d’une enfance faite de paix et d’abondance, il
préfère la compagnie des souvenirs à l’amour de la belle et
vive Olga. Certains ont fait de lui le symbole d’une Russie
conservatrice, passéiste et inapte à l’avènement du nouvel
homme souhaité par les révolutionnaires. D’autres lectures
le tiennent pour la figure ultime du paresseux. Mais il n’en est
rien. Oblomov partage avec les personnages de Tchékhov ce
mélange de gaité enfantine et demélancolie profonde. Oblo-
mov a l’âme russe, ce qui signifie qu’en matière de lucidité
sur l’existence, nous avons tout à apprendre de lui.
Quand son fidèle ami Stolz, qui ne croit qu’au travail et à l’ac-
tion, lui demande pourquoi il ne fréquente pas le beaumonde
pétersbourgeois, sa réponse est implacable – et s’adresse à
ceux d’entre vous qui hésitent à quitter leur cabine pour aller
diner :
« Le monde ? quel monde ! Tu m’envoies sans doute exprès
dans le beau monde, Andreï, pour me faire passer l’envie d’y jamais
retourner. Et la vie ? Une belle vie, en vérité ! Mais ils ne vivent pas,
ils volent simplement comme des mouches, sans cesse et dans tous
les sens, et bourdonnent, bourdonnent… Pourquoi ? oui, pourquoi ?
Et quand on entre dans le salon, tout ce qu’on peut faire c’est ad-
mirer la symétrie selon laquelle les hôtes y sont disposés. Non, je me
trompe : on admire aussi cette manière posée qu’ils ont tous d’abattre
leurs cartes, après avoir pris un air de profonde méditation. Mais ils
passent leur vie à dormir, ce sont des cadavres ! Je te demande aussi
en quoi je suis plus coupable qu’eux si je reste couché, sans me casser
la tête à propos d’un as de trèfle ou d’un valet de cœur ? »
Oblomov ne pense pas que l’existence est absurde, il sait
qu’elle est inutile. Chaque occupation à laquelle nous nous
adonnons n’est qu’une manière de masquer le vide inhérent
à notre vie quotidienne – le philosophe Blaise Pascal ne dit
pas autre chose lorsqu’il pointe la nécessité pour l’homme
de se divertir.
« Quel ennui ! quel ennui ! Et où est l’homme, dans
tout ça ? »
, s’exclame Oblomov – l’homme couché – devant
l’insistance de Stolz – l’homme debout. Et c’est bien la ques-
tion. Car celui qui passe ses journées allongé à regarder la
réalité bien en face (c'est-à-dire en fermant les yeux) n’est-il
pas plus courageux – et en ce sens, plus vivant – que celui qui
s’affaire pour oublier la difficulté d’être un homme ? Libre à
vous, à présent, de vivre votre croisière les yeux fermés, ou
d'accepter de jouer le jeu des mondanités en toute lucidité.
Après tout, plus on est de fous, plus on rit !
RdM
OBLOMOV,
OU LE COUR AGE
DE L’HOMME
COUCHÉ
Par Adèle Van Reeth
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