Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 18

RDM Magazine
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N°5
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octobre–janvier 2016–2017
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V
ladimir Poutine est attendu pour une
visite en France en octobre à l'occasion
de l'inauguration de la cathédrale or-
thodoxe de la Sainte-Trinité et de son
centre culturel construits dans le 7
e
ar-
rondissement de Paris. Le projet de cet
ensemble russe au cœur de la capitale
avait reçu le feu vert de Nicolas Sarkozy qui souhaitait, peu
après son arrivée à l'Elysée en 2007, resserrer les liens avec la
Russie. Entre-temps, cette entente s’est ternie mais un dia-
logue régulier est maintenu au plus haut niveau, comme en
témoigne l'invitation du président François Hollande à son
homologue du Kremlin. Les relations, il est vrai, sont profon-
dément enracinées dans l'histoire des deux peuples.
Sans remonter jusqu'au mariage d'Anne de Kiev en 1051 avec
le troisième des Capétiens Henri I
er
, rappelons à la fin du XIX
e
siècle l'amitié entre la III
e
République et la Russie tsariste dont
témoigne, à quelques centaines demètres du nouveau Centre
spirituel et culturel russe à Paris, le pont Alexandre III. La
première pierre avait été posée par le tsar Nicolas II, lors d'un
voyage très médiatisé en 1896, pour célébrer l'alliance franco-
russe scellée trois ans auparavant par son père Alexandre III.
La même cérémonie a eu lieu l'année suivante à Saint-
Pétersbourg pour lancer le chantier du pont de la Trinité qui
enjambe la Neva. Cette coopération est d'abord un accord
militaire contre l'Allemagne qui est resté en vigueur jusqu'au
renversement du régime tsariste par les bolchéviques pendant
la Première Guerre mondiale en 1917. Elle s'est accompagnée
d'un véritable engouement pour les emprunts russes, encou-
ragé par le gouvernement français qui déclarait : «
Prêter à la
Russie, c'est prêter à la France.
» Plus d'un tiers de l'épargne des
ménages français a ainsi servi à financer la construction de
milliers de kilomètres de lignes de chemin de fer, comme le
Transsibérien, et le développement industriel (chimie, mines)
et bancaire. L'Union soviétique ne remboursera jamais et ce
vieux contentieux entre les deux pays sera finalement réglé en
1997 par la Fédération de Russie (*).
Plus près de nous, il y a eu le voyage présidentiel du général
De Gaulle en Union soviétique en 1966, à un moment où il
prend ses distances avec l'OTAN et lance alors une politique
TENDANCES POLITIQUES
/
DANS LA VAGUE
de «
détente, entente et coopération
» en direction de l'URSS (voir
encadré). Cette relation spéciale a été réactivée à partir de la
fin des années 1980, quand l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev a
cherché à se réformer. Le président de la République François
Mitterrand a fait preuve d’une compréhension particulière et
a avancé sur la « grande Europe » des idées assez proches de
celles du numéro un soviétique, en évoquant une
« confédéra-
tion européenne »
étendue à la Russie. La présidence de Jacques
Chirac a été une période de relations particulièrement privi-
légiées entre les deux pays, au moins jusqu'à l’intervention
de l’OTAN au Kosovo en 1999. Pour sa part, Nicolas Sarkozy
a entretenu des relations très denses avec le président russe
Dimitri Medvedev, s'impliquant comme médiateur dans le
conflit russo-géorgien en 2008 et signant même en 2011 un
contrat de vente de deux porte-hélicoptères Mistral. La livrai-
son des navires sera finalement annulée trois ans plus tard par
FrançoisHollande, alors que l'Union européenne adoptait des
sanctions à l'encontre de la Russie pour son rôle dans la crise
ukrainienne. Un accord à l'amiable sera toutefois trouvé.
Traditionnellement, Paris et Moscou ont une conception
assez proche du système international : ils soutiennent ainsi
l'émergence d'un monde multipolaire et souhaitent limiter
l'interventionnisme américain.
La France se montre souvent plus soucieuse que d’autres de
ménager les intérêts russes, notamment dans le processus
d’élargissement de l’OTAN. Petit à petit cependant les liens
se sont distendus. Parmi les explications possibles, la gêne de
la France face au durcissement du régime au plan intérieur,
comme sur la scène internationale, particulièrement depuis le
début de la troisième présidence de Vladimir Poutine en 2012.
Côté russe, il y a eu aussi des déceptions, par exemple les di-
vergences sur les dossiers libyen et syrien, laRussie reprochant
à la France dans le premier cas le détournement du mandat
donné à l'OTAN par le Conseil de sécurité de l'ONU et dans le
second, son exigence du départ du président Bachar el-Assad
comme préalable à un règlement de la crise.
À partir de 2014, la crise qui fait suite à l’annexion de la Cri-
mée par la Russie et à son soutien supposé aux séparatistes du
Donbass a eu, sur les relations politiques bilatérales, deux ef-
fets contradictoires : d’un côté, elle les a rendues plus difficiles,
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