Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 27

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
27
CULTURE
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INTERVIEW
RDM : Les nuitsmoscovites sont également assez
réputées...
F. B. :
Oh là là ! J’ai vu de ces choses ! J’ai été invité chez un oli-
garque où il y avait une piste de ski, un stand de tir, une boite
de nuit et une salle de cinéma avec des sofas immenses...
Mon livre
99 francs
et les suivants ont été à la mode dans les
milieux riches et privilégiés. On venait me chercher au pied
de l’avion en limousine ! J’avais bien un petit accès de culpa-
bilité enme demandant
« d’où vient tout cet argent ? »,
mais cela
durait 10 secondes... et je reprenais une vodka ! C’est unema-
nière de visiter un pays qui n’est absolument pas représenta-
tive, j’en suis bien conscient.
RDM : Les fêtes sont toujours aussi folles ?
F. B. :
Non, elles étaient nettement plus marrantes au début
des années 1990 avant que Poutine ne mette le holà à la folie
des oligarques et censure les médias. Les clubs les plus spec-
taculaires que j’ai vus n’existent plus. J’ai aussi fait leDJ là-bas.
À l’époque ce n’était pas à la mode de passer des vieux trucs
et je m’amusais à mettre Pink Floyd, les Beatles... Tu sentais
qu’ils étaient tous émus ! Cela leur rappelait le temps où ils
écoutaient ces musiques qui étaient alors interdites. Et tout
autour de la salle il y avait des bonbonnes d’eau... remplies de
vodka ! Tout était gratuit ! L’état des gens était inimaginable,
au-delàmême de l’ivresse. Non vraiment, on s’amusait plus à
Moscou que dans toutes les villes que j’ai pu visiter.
RDM : Comment expliquez-vous le succès de vos livres
en Russie ?
F. B. :
C’est vraiment un mystère. Ce qui est étrange c’est
que je suis devenu célèbre là-bas avec
99 francs
qui est le livre
d’un sale gosse qui critique son métier dans la pub. Donc un
livre plutôt anti-capitaliste, mais écrit de l’intérieur. Et je n’ai
jamais su s’ils l’avaient aimé car il critique le capitalisme ou
parce qu’il en livre le mode d’emploi ! Je pense qu’ils se sont
pris la pub et la consommation de plein fouet, en un matin.
Tout était interdit et tout est devenu permis. Cela a dû être
difficile pour une large majorité des gens...
RDM : Vous vous sentez compris par eux ?
F. B. :
Oui. J’ai fait beaucoup d’interviews avec des lecteurs
ou des journalistes. Ils posent des questions que l’on ne
me pose jamais en France où mon image, ma personnalité
créent un obstacle. J’ai l’impression que je ne suis pas lu aussi
« simplement » qu’en Russie. Cela dit, c’est entièrement de
ma faute. J’ai adoré et j’adore toujours faire le con ! Mais il faut
aller au-delà... Les Russes n’ont pas ce problème.
RDM :
Au secours pardon
, c’était une déclaration
d’amour à la Russie ?
F. B. :
Oui bien sûr même si j’ai écrit beaucoup de choses
qui leur ont déplu. Le livre a été très discuté là-bas. Il a eu un
succès public mais des critiques assez dures. Je me souviens
notamment d’une critique qui disait qu’il y avait tout ce qu’il
ne fallait pas comme des chapkas et un samovar. Je com-
prends ce reproche même si les clichés sont toujours le re-
flet d’une certaine réalité. C’est comme quand Woody Allen
fait
Midnight in Paris
: on entend de l’accordéon et on voit la
Tour Eiffel ! Quand on est étranger et que l’on va en Russie,
on a envie de retrouver les clichés que l’on a en tête. Donc
oui, il y en avait dans mon livre. Mais je disais aussi des tas de
choses sur l’oligarchie, sur la manière dont sont traitées les
mannequins femmes. Et beaucoup d’autres choses que j’ai
réellement observées.
RDM : La traduction est-elle fidèle ?
F. B. :
Disons qu’il y a eu des arrangements ! Quand j’écris
que Poutine possède 4 % de Gazprom, je ne pense pas que ce
soit dans la version russe. Quant au film qui va bientôt sor-
tir là-bas, il y a des détails qui coincent comme quand pour
entrer dans une fête, une petite fille doit donner le mot de
passe :
« Fuck Poutine’s mother ! »
Ils vont le doubler par
« Fuck
your grand mother ! »
Une vanne en moins... Mais c’était ça
où le film ne sortait pas. Ce qui est intéressant c’est que les
allusions aux Femen et aux Pussy Riot sont bien là, c’est le
principal.
RDM : Comment voyez-vous l’avenir des artistes
russes ?
F. B. :
C’est compliqué, vraiment. J’ai rencontré récemment
Nadejda Tolokonnikova qui est l’une des Pussy Riot en chef.
Elle a fait deux ans de camp. Un camp où l’on te réveille à 3h
du matin et tu fais de la machine à coudre jusqu’à minuit.
Tu dors de minuit à 3h et tu recommences. Pendant deux
ans ! Et bien elle continue à dire tout ce qu’elle pense. Quel
courage. À tout moment elle peut y retourner. Elle était ré-
cemment à Paris, on est sortis en boite et elle s’est éclatée !
Comme si la douleur était partie intégrante de leur vie. Le
fatalisme est peut-être un autre cliché russe mais il est juste.
RDM : Pourquoi avoir accepté d’être le président du
jury du prochain Festival du cinéma russe à Honfleur ?
F. B. :
Il y a deux raisons pour lesquelles on peut accepter une
telle proposition. Soit on est un spécialiste soit, ce qui est
mon cas, complètement novice et curieux. Je suis comme
tout le monde vous savez, j’ai peur de m’emmerder ! Mais on
se fait souvent avoir avec le cinéma russe. Il y a une puissance,
une sorte de désespoir et une radicalité qui me plaisent bien.
Les personnages sont souvent écrits avec beaucoup d’épais-
seur et de complexité. Ce n’est pas formaté. Dans
Léviathan
par exemple, tu sens qu’ils ont tourné réellement bourrés ! À
l’heure qu’il est je ne connais pas encore la programmation
mais je me réjouis d’être à nouveau surpris.
RdM
Festival du cinéma russe de Honfleur, du 22 au 27 novembre 2016
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