Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 36

RDM Magazine
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N°5
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octobre–janvier 2016–2017
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L E S ORS
RE T ROU V É S
de l ’or t hodox ie
Les années postsoviétiques en Russie ont été
fortement marquées par le renouveau des croyances
et des pratiques religieuses. L’Église orthodoxe,
omniprésente dans tous les domaines de la vie sociale
et politique, a retrouvé une place prépondérante.
Entretien avec Galia Ackerman, journaliste,
essayiste et traductrice, spécialiste de la Russie.
Entretien réalisé par Sébastien Righi
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Illustration Dorian Jude
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RDM : Pourriez-vous retracer dans les grandes lignes
l'histoire de l'orthodoxie en Russie depuis la troisième
Rome jusqu’à la chute du communisme, sa place et son
rôle dans la construction de l’identité russe ?
Galia Ackerman :
Il faut commencer par dire que l’ortho-
doxie était la religion officielle de l’empire russe. Une to-
lérance était accordée aux autres religions mais la famille
royale était orthodoxe, le tsar était sacré par l’Église qui
constituait alors le grand pilier du régime.
La plupart des écrivains russes étaient orthodoxes. Pour
Dostoïevski par exemple, l’idée que la Russie soit la troisième
Rome était essentielle. En effet, après la chute de Constanti-
nople, la Russie des tsars s’est sentie investie du rôle de sou-
tien et de protection de l’orthodoxie.
Pendant la période soviétique, les choses étaient plus com-
plexes. Le régime athée a combattu très activement la re-
ligion. Beaucoup de prêtres ont dû s’exiler et certains ont
même été fusillés par les bolchéviques. Certes il s’est formé
une mouvance qui a soutenu le régime, mais jusqu’à la Se-
conde Guerre mondiale, on peut dire qu’il était très mal vu
d’être pratiquant même si le peuple est resté majoritaire-
ment croyant. Beaucoup d’églises ont été détruites ou trans-
formées en entrepôts, maisons de la culture ou autres...
La situation a changé avec la Seconde Guerre mondiale,
après l’invasion nazie. Staline a compris qu’il ne pouvait pas
se référer uniquement au patriotisme soviétique et qu’il fal-
lait revenir aux valeurs éternelles de la Russie pour mobiliser
le peuple. Pendant la guerre, un rapprochement s’est opéré
entre le Patriarcat et le Kremlin et après la victoire, la religion
n’a plus été aussi vivement combattue.
Tant bien quemal, l’Église a survécu pendant l’époque sovié-
tique : il n’y avait plus ou très peu de séminaires, presque plus
de monastères et si on voulait faire une carrière quelconque
il était déconseillé de s’afficher comme croyant. Par exemple,
on baptisait les enfants en catimini et souvent c’étaient les
grands-parents qui amenaient l’enfant à l’église.
RDM : Comment s'est opérée la renaissance – aussi
bien physique avec la reconstruction d'églises et
monastères que dans le cœur des Russes – de l'Église
orthodoxe avec la fin de l'URSS ?
G. A. :
Dès que le diktat idéologique s’est affaibli, un renouveau
religieux s’est manifesté. L’Église officielle a relevé la tête. Des
prêtresnon-conformistesont exigéque leclergéqui avait trem-
pédans la collaborationavec le régime communiste (y compris
en pratiquant la délation) se repente. Ces voix solitaires n’ont
pas eu gain de cause et pire, un prêcheur très influent, le père
Alexandre Men, a même été assassiné. C’est donc cette même
LES ORS RETROUVÉS DE L’ORTHODOXIE
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