Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 37

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
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Église, qui avait collaboré avec le régime soviétique et avec le
KGB, qui est restée aux commandes par la suite.
Le nouveau régime, d’abordEltsine puis Poutine, a beaucoup
contribué au renforcement de l’Église. Elle a pu récupérer les
terrains qui lui avaient été confisqués, obtenir la réoccupa-
tion d’églises… Elle a par conséquent massivement soutenu
le nouveau pouvoir et réciproquement. Cette sorte d’union
donnant-donnant s’est encore renforcée sous Poutine. For-
mellement, la Russie est un pays laïque, mais en réalité on
est plus ou moins revenu aux mœurs de l’époque tsariste.
C'est-à-dire que l’Église orthodoxe est traitée comme si elle
constituait la religion officielle de l’État russe. Dans la pra-
tique, les dirigeants assistent aux services religieux, Poutine
présente publiquement ses vœux lors des fêtes orthodoxes.
Autre point important, après la Révolution d’octobre, une
partie du clergé a émigré pour fonder une Église russe ortho-
doxe de l’étranger affiliée au Patriarcat de Constantinople.
Or Poutine a œuvré personnellement pour une nouvelle
réunification des Églises sous le contrôle du Patriarcat de
Moscou qui a pris possession de bâtiments de très grande
valeur à l’étranger, en opérant également un contrôle sur une
grande partie de la diaspora russe actuelle.
À cet égard l’ouverture prochaine en plein cœur de Paris d’un
complexe cultuel et culturel (avec un statut diplomatique)
est un levier d’influence sur la diaspora russe en France et, à
travers elle, sur la politique du pays. Ce qui est très étonnant
lorsqu’on sait à quel point l’Église orthodoxe est réaction-
naire et prône des valeurs anti-occidentales.
RDM : Quelle place occupent les autres religions en
Russie ?
G. A. :
Du temps de l’URSS, toutes les religions ont été ré-
primées de la même manière. À part le judaïsme qui, étant
considéré comme la cinquième colonne de l’Occident dans
une logique quasi complotiste, était encore plus durement
combattu. Le catholicisme a toujours été plus ou moins op-
primé également parce qu’on y voyait une ingérence du Vati-
can dans la vie spirituelle russe à l’époque tsariste et après.
Actuellement, les rapports sont plutôt bons même si des ten-
sions existent toujours envers le catholicisme.
RDM : Peut-on dire que les valeurs prônées par l'Église
orthodoxe sont partagées par la population russe ?
G. A. :
On constate une forte affluence dans les églises les
jours de fête. De même, faire le carême est devenu une
sorte de nouvelle mode et à Moscou par exemple, nombre
de restaurants proposent des menus respectant le carême
orthodoxe qui est très strict. Les églises sont remplies le
dimanche, les enfants sont baptisés, on se marie religieu-
sement. On constate donc une certaine religiosité dans la
population comme signe d’appartenancemais aussi comme
phénomène de mode ostentatoire. Il est très bien vu en Rus-
sie de porter une croix par exemple.
Mais en même temps, est-ce que les valeurs de la chrétienté
sont vraiment ancrées dans la population ? C’est une autre
question. Je pense que le déracinement religieux a été tel que
revenir à la moralité sincère que demande la religion est très
difficile. Par exemple un nombre impressionnant d’avor-
tements sont pratiqués en Russie tous les ans : 900000 en
2014 (chiffre officiel mais bien plus en réalité). C’est une pra-
tique courante et choisie qui montre bien que cette religiosi-
té est en partie de façade.
RDM : Certaines polémiques récentes dont
notamment le procès des Pussy Riot n’ont-elles pas
fait naître une désaffection de la population envers la
hiérarchie orthodoxe ?
G. A. :
En effet, il y a eu un certain nombre d’affaires de
corruption impliquant de hauts hiérarques de l’Église or-
thodoxe. Il faut dire que sous Eltsine, l’Église a eu le droit
de vendre de l’alcool et des cigarettes pour compenser le
manque d’investissement de l’État pour aider à la recons-
truction des monastères et des églises. Mais apparemment
cela a donné lieu à l’enrichissement personnel de pas mal de
personnalités en vue.
Le cas de Pussy Riot est mixte. On les a jugées formellement
pour blasphème, mais la sévérité de la condamnation, deux
ans de prison ferme, s'explique par le fait qu'elles ont offensé
Poutine en personne.
En revanche l’Église a initié d’autres polémiques. Deux ex-
positions d’art où des tableaux ont été jugés offensant par
des associations de croyants ont donné lieu à des plaintes et
les organisateurs ont été condamnés. Des spectacles ont été
interdits sous ce même prétexte, des films et des concerts
censurés… Et à chaque fois, le pouvoir s’est positionné du
coté de l’Église. On n’offense pas la religion orthodoxe dans
ce pays et si elle n’est pas contente, on lui donne satisfaction.
RDM : Les Russes entretiennent un rapport particulier
avec les superstitions, les légendesmystiques. Qu'en
est-il concrètement ?
G. A. :
Cela fait partie de la culture russe. En effet les Russes
sont très superstitieux mais ils sont aussi très crédules. Par
exemple au début des années 1990, il y a eu un déferlement
de mages, de guérisseurs… et il est vrai que ce vieux fond de
croyances superstitieuses persiste.
RdM
DOSSIER
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LES ORS RETROUVÉS DE L’ORTHODOXIE
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