Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 38

RDM Magazine
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N°5
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octobre–janvier 2016–2017
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LES LUTTEURS D’ESPRIT
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DOSSIER
L E S LU T T EURS D ’ E SPR I T
L’orthodoxie, religion d’État à l’époque tsariste, a structuré et façonné la société russe.
Mais son hégémonie ne doit pas faire oublier l’histoire interne de ses dissidences.
Par Nariné Karslyan
¬
T
out au long de son
histoire tumultueuse,
la spiritualité russe
ne s’est jamais bornée à des
croyances
institutionnelles.
Parmi les exemples les plus
marquants de cette dissi-
dence, on retrouve le grand
écrivain Léon Tolstoï et la
mouvance
religieuse
des
chrétiens spirituels née au
XVII
e
siècle nommée doukho-
bors (les lutteurs d’esprit).
UN PACIFISME RADICAL ET POÉTIQUE
Au XVII
e
siècle, des courants d’opinion divergents secouent
l’Église orthodoxe russe. En 1730, au sud de la Crimée, alors
russe, une philosophie égalitaire et rationaliste émerge. Elle
suggère que tous les hommes et toutes les femmes sont égaux
et que Dieu interdit que l’on prenne la vie à un autre homme.
La croyance doukhobor consiste dans le rejet de l’autorité
temporelle et institutionnelle en faveur de l’esprit divin dont
on trouverait une parcelle dans chaque individu. Toute idée de
médiation entre Dieu et les hommes est donc rejetée, ce qui
a pour conséquence d’abandonner la plupart des caractéris-
tiques des Églises orthodoxes russes telles que la liturgie, les
icônes, les églises, les sacrements, les prières et le baptême.
PERSÉCUTIONS EN RUSSIE
En 1802, le tsar Alexandre I
er
encourage l’exode des doukho-
bors dans la région de Molochnye Vody, près de la mer d’Azov
à la frontière de la Crimée, avec l’octroi de 45 âcres de terre par
personne, pour prévenir les schismes et limiter au maximum
leur influence sur le reste de la population.
Pourtant les doukhobors sont pacifistes. Leur mot d’ordre
« labeur et vie paisible » reflète un mode de vie tourné vers la
simplicité et la sobriété qui se conjugue avec une valorisation
du travail et de l’effort. Raison pour laquelle les communautés
de lutteurs d'esprit sont particulièrement aisées.
Ils n’hésitent cependant pas à condamner lematérialismequ’ils
associent à la vie moderne. En 1894, suivant les consignes de
leur leader de l’époque, Peter V. Verigin, ils proscrivent toute
consommation d’alcool et de tabac puis, en 1895, deviennent
végétariens et détruisent leurs armes à feu. Des préceptes que
suivent encore actuellement les doukhobors duCanada.
De nombreuses persécutions sanglantes s’ensuivront et ces
histoires seront transmises de génération en génération,
jusqu’aux récents affrontements avec les différents gouverne-
ments locaux au Canada. Leur résistance ouverte au pouvoir
séculaire était ainsi devenue une tradition bien avant leur dé-
part de Russie.
LÉON TOLSTOÏ LE PROPHÈTE
C’est à cette époque que l’écrivainLéonTolstoï apprend l’exis-
tence des doukhobors. Figure quasi prophétique, sa quête
spirituelle l’a conduit à rompre complètement avec l’Église
orthodoxe dont il abhorre les rites et les sacrements ainsi que
l’hypocrisie sociale. Après quelques mois de rumination et de
lectures passionnées, il est frappé par le Discours sur la mon-
tagne de Jésus.
« C’est comme si je l’entendais pour la première fois »
,
dira-t-il. Il entreprend alors demener une existence la plusmo-
deste et dépouillée possible.
Quand il apprend la persécution des lutteurs d’esprit, il décide
de retourner à l’écriture et publie un roman au titre évoca-
teur :
Résurrection
, témoignage de l’ampleur de ses recherches
spirituelles et une critique envers toutes les institutions de la
Russie tsariste, au premier rang desquelles l’Église. Il utilisera
ses droits d’auteur pour que la communauté des doukhobors,
alors en danger, puisse émigrer au Canada.
Après la publication de son roman en 1901, chose exception-
nelle, Léon Tolstoï est excommunié par l’Église orthodoxe.
Loin d’avoir un effet négatif sur sa réputation, cela accroît d’au-
tant son prestige aux yeux dumonde et de ses compatriotes.
L’HÉRITAGE DE LA DISSIDENCE
Par la suite, on peut dire que la philosophie tolstoïenne s’in-
carnera dans des mouvements libertaires non-violents divers,
dont les plus grands représentants sont Gandhi et Martin
Luther King.
Quant aux doukhobors, nombre d’entre eux s’installèrent
dans la province canadienne du Saskatchewan en 1898 puis en
Colombie-Britannique. Connus pour les frasques de leur aile
radicale, la majorité d’entre eux s’est intégrée à la société cana-
dienne et compte aujourd’hui environ 30000 descendants des
premiers colons qui gardent vivante leur culture et leurs tradi-
tions religieuses, parlant russe et professant le pacifisme.
RdM
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