Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 39

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
39
DOSSIER
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LA LITTÉRATURE RUSSE
© Shutterstock
L A L I T T ÉR AT URE
avec un suppl émen t d’âme
« En Russie, un poète est plus qu’un poète »
: cette phrase d’un célèbre poète soviétique, Evgueni
Evtouchenko, nous renseigne sur le rapport que les Russes entretiennent à la littérature. En Russie, le verbe
a une valeur presque sacrée, et l’écrivain, porteur de cette parole, a eu au cours de l’histoire un statut très
privilégié. Un voyage en quelques étapes à travers la littérature russe s’impose pour y voir plus clair.
Par Hélène Mélat
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POUCHKINE OU L’ÉCRI VA IN TOTA L
Comment cela a-t-il commencé ? La littérature au sens mo-
derne est apparue tardivement en Russie, au XVIII
e
siècle,
et c’est au début du XIX
e
qu’elle a pris son réel essor grâce au
génie fédérateur d’Alexandre Pouchkine.
« Pouchkine est tout
pour nous »
: un aphorisme, dû à un célèbre critique russe du
XIX
e
siècle, que l’on entend souvent en Russie. Figure tuté-
laire de la littérature russe, Pouchkine a toutes les qualités
d’un héros national. Arrière-petit-fils d’un Africain, nourri
de culture française – comme il se devait dans les familles
nobles de Russie – il choisit la langue russe que lui a ensei-
gnée sa nourrice. Il s’essaie avec succès à tous les genres
littéraires – poésie, prose, théâtre en vers, contes, essais,
journalisme –, et pose les fondements de la littérature et de
la langue russes modernes, et avec elles ceux d’une iden-
tité culturelle russe. Obligé de gagner sa vie, il reçoit des
honoraires, ce qui en fait aussi le premier écrivain au sens
moderne. Dépendant pour beaucoup du caprice du prince,
il observe cependant toujours une distance par rapport au
pouvoir, ce qui le mettra en délicatesse avec lui (il sera exilé
deux fois sur ordre du tsar). Cette figure du libre penseur
et du rebelle est chère aux Russes, qui cultivent une cer-
taine indépendance par rapport au pouvoir en place et op-
posent à son omniprésence toutes sortes de stratégies de
repli. Faute d’une presse libre, c’est dans les ouvrages des
écrivains, où il est plus facile de tromper les censeurs, que
s’exprimeront la contes-
tation, les réflexions sur
l’histoire, sur la nature du
pouvoir ou le destin de la
Russie.
Le génie de Pouchkine est
d’avoir produit une œuvre
tout à fait nouvelle, multiple, au carrefour de diverses in-
fluences et pourtant profondément ancrée dans la Russie.
Il ouvre la voie à la littérature russe et à son âge d’or, les
grands romans du XIX
e
siècle.
DOSTOÏE V SKI OU L’E X PLOR AT EUR DE L’ÂME RUSSE
Avec Tolstoï et Dostoïevski, nous plongeons au cœur des
graves questions qui préoccupent l’humanité – collec-
tives, comme le rapport des élites au peuple, les utopies
politiques, le sens de l’histoire, et individuelles, comme la
morale, la foi, la tentation, le crime, la violence, la rédemp-
tion… Dostoïevski explore les recoins les plus sombres de la
psyché. Condamné à mort pour des activités politiques et
gracié in extremis au poteau d’exécution, il perçoit de ma-
nière aiguë la fragilité et l’instabilité du monde, et place ses
personnages au bord du gouffre, quand tout peut basculer
d’un moment à l’autre dans le néant. Repoussant toujours
les frontières du vécu, il est le portraitiste par excellence de
l’âme torturée. Son esthétique du paroxysme et du sublime
illustre et justifie le cliché de « l’âme russe », radicale et tout
en exagération et démesure.
TCHÉKHOV OU L A MUSIQUE DOUCE- AMÈRE
Parallèlement à ces voix tonitruantes, et en opposition à
elles, se développe une ligne plus discrète mais tout aus-
si universelle, dont le chef de file est Anton Tchékhov. Ce
médecin fils d’épicier en
contact, par ses origines
et son métier, avec toutes
les couches de la société,
attentif et désabusé, a su
dresser le portrait incisif
d’une époque finissante,
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