Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 40

RDM Magazine
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N°5
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octobre–janvier 2016–2017
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LITTÉRATURE RUSSE
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DOSSIER
celle des aristocrates déchus et ruinés, des anciens serfs
devenus les maîtres du pays, des petits bourgeois aux vies
grises, des suffragettes en quête d’un autre avenir ou des
paysans frustes et incultes. Sa fascination pour la steppe et
son étude documentaire sur le bagne de Sakhaline en font
aussi le chantre de l’immensité de l’espace russe et le chro-
niqueur des marges de la société. Remarquable psycho-
logue, il observe et décrit avec précision, mais il refuse le
rôle de guide spirituel, considérant que l’écrivain doit poser
« les bonnes questions » et non donner des réponses. Il s’in-
téresse à l’homme non pas dans les moments d’exaltation
de l’âme, mais dans le déroulement de la vie quotidienne et
met en scène des personnages souvent proches du lecteur,
piégés dans les rets d’une vie confinée et s’enlisant dans
l’ennui. Le sentiment de l’absurdité et de la vanité de l’exis-
tence est partagé par beaucoup de Russes, et Tchékhov
était très sensible à ce trait de caractère.
SOL JENI T SYNE OU LE MA Î T RE À PENSER
Pendant la période soviétique, le pays était en proie à une
soif de lecture d’autant plus grande qu’il était difficile de se
procurer des livres, même les classiques. Ce déficit a renfor-
cé l’importance de la littérature : on pouvait passer la nuit à
lire un livre qu’on devait rendre le matin, on dactylographiait
des copies des livres, on faisait de longues queues pour ache-
ter une édition qui venait miraculeusement de sortir. On
attendait encore de la lecture d’un livre des réponses – n’en
déplaise à Tchékhov – aux questions absentes des médias
inféodés à l’État et véhiculant une parole dévaluée et men-
songère. C’est précisément contre le mensonge que s’est
élevé Alexandre Soljenitsyne, héritier des grands romanciers
du XIX
e
et monument de la littérature russe du XX
e
siècle,
un siècle qui a fait subir à la Russie de nombreuses épreuves
– guerres, révolutions, changements radicaux de régime,
terreur, camps. Soljenitsyne s’est trouvé au cœur de la tour-
mente et il est devenu le symbole de la résistance au système
soviétique. En rassemblant et orchestrant documents et té-
moignages, il s’est fait le porte-voix de tous ceux qui avaient
souffert dans les turbulences du siècle, et il a affirmé sa foi
dans le courage et la capacité de résistance et de résilience
de l’individu dans les contextes les plus tragiques. La publi-
cation fin 1989, quand tombe le mur de Berlin, dans une re-
vue soviétique de son
Archipel duGoulag
amarqué la fin d’une
époque : la parole était libérée, la littérature montrait la voie
de la transparence, et l’on pouvait contempler la face sombre
du passé soviétique.
À chaque période de libéralisation du régime, l’écrivain était
de fait aux premières loges pour donner de la voix quand la
bride de la censure se relâchait. Il en est ainsi après la révolu-
tion de 1905, pendant la courte période quasi démocratique
du régime tsariste, qui a donné lieu à toutes sortes d’expé-
riences esthétiques, puis au tournant des années 1950-1960,
pendant le Dégel, où les poètes rassemblaient des stades en-
tiers et exprimaient les espoirs de tous en un communisme
plus humain, et enfin pendant la Perestroïka. Les dernières
années du régime soviétique ont marqué l’apogée de la lit-
térature dénonciatrice et contestatrice. Les écrivains, forts
de leur prestige et confiants dans la démocratie naissante,
se sont même engagés très activement dans la vie politique.
E T AU JOURD’HUI ?
Ce triomphe de la littérature toute-puissante est aussi son
chant du cygne. Après la chute de l’URSS, la Russie dispose
pour la première fois d’une presse et de médias sans cen-
sure, et ce sont eux qui vont prendre en charge les interro-
gations sur l’ordre social et politique, délestant la littérature
de l’exclusivité dans ce domaine. L’écrivain n’est plus cré-
dité d’une omniscience intellectuelle, écrire devient une
affaire privée. Les années 1990 ont consacré le succès de
la littérature de masse – romans à l’eau de rose, romans po-
liciers,
fantasy
… – faite pour la distraction et le loisir facile.
Bien sûr, des irréductibles pour qui la littérature est une
planche de vie continuent à écrire et à lire des ouvrages exi-
geants qui s’interrogent sur la vie. Tous les courants sont
représentés, du postmodernisme au réalisme : Vladimir
Sorokine et Victor Pelevine se moquent des clichés sovié-
tiques et produisent une littérature ludique et ironique,
Lioudmila Oultiskaïa porte un message de tolérance dans
ses fresques familiales, Zakhar Prilépine décrit une Russie
pauvre et en déshérence. La littérature est plus vivante et
variée que jamais, mais aujourd’hui, en Russie, un poète,
c’est un poète et seulement un poète. L’écrivain reste une
figure importante et respectée, mais dans un cercle beau-
coup plus restreint.
La diversification des loisirs a certes diminué le rôle de la
lecture, et la diversification des médias, celui de la littéra-
ture. Mais cette dernière reste une matière importante à
l’école, où l’on apprend toujours les poésies de Pouchkine
par cœur, à Moscou, les librairies sont nombreuses et bien
achalandées, on traduit les auteurs étrangers, les gens
lisent dans le métro, il y a de nombreuses manifestations
littéraires, un institut forme les écrivains. On ne se défait
pas facilement de la tradition. Celle de la Russie est d’avoir
investi la littérature d’un supplément d’âme. En Russie, on
ne se défait pas non plus facilement de son âme. Ni de la
littérature.
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