Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 42

RDM Magazine
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N°5
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octobre–janvier 2016–2017
42
Si on ne paie
pas dans un café
en Russie, le garçon
vous crie :
«Et qui va
payer la note ?
Pouchkine?»
Ça c’est
incompréhensible
pour un étranger
Ce roman en vers est unique dans la littérature russe : il
n’apprend pas à vivre, il est du côté de la légèreté, du sou-
rire, ne dénonce pas, n’appelle pas à la révolte. C’est telle-
ment beau, triste et lumineux à la fois…
RDM : Vous avez traduit
Eugène Onéguine
. Comment
avez-vous restitué cette incomparable musique
des mots de Pouchkine ?
A. M. :
J’ai recommencé la traduction plusieurs fois, mais
ce n’était pas du tout une traduction écrite. Je lisais
Oné-
guine
en russe à haute voix et très lentement les mots et la
musique du roman se transformaient en mots de la langue
française. Lorsque le noyau sonore était prêt, je commen-
çais à transcrire la traduction.
Mais l’universalité de Pouchkine est réellement incommu-
nicable. Par exemple, si on ne paie pas dans un café en Rus-
sie, le garçon vous crie :
« Et qui va payer la note ? Pouchkine ? »
Ça c’est incompréhensible pour un étranger.
RDM : L’historien de la littérature russe, Mikhail
Bakhtin, affirme qu’au premier regard tous les
personnages de Dostoïevski parlent la même langue,
qu’en pensez-vous ?
A. M. :
C’est plus complexe. Je pense que chaque person-
nage de Dostoïevski possède son propre langage, mais
qu’ils font tous partie d’un seul poème. C’est le plus impor-
tant pour Dostoïevski, cette image poétique, toujours en
mouvement chez lui. Chacun de ses romans possède cette
image-clé, qui n’est pas visible à la première lecture, mais
bouleversante d’évidence a posteriori. Par exemple dans
Crime et châtiment
, l’image structurante est celle de la ré-
surrection de Lazare d’après le Nouveau Testament. Cette
image est cachée dans chaque phrase du roman, par l’in-
sistance apportée sur certains mots comme odeur, pierre,
poids, pas… Les voix chez Dostoïevski sont soumises à
cette image poétique. C’est pour cette raison qu’on peut
avoir l’impression que ses personnages disent la même
chose et dans le même style.
RDM : Vous avez évoqué l’importance de Pouchkine
et de Tchekhov pour les Russes…On a parlé de
Pouchkine, pourquoi Tchekhov ?
A. M. :
Pouchkine et Tchekhov sont les seuls auteurs russes
qui n’apprennent pas à vivre… Ils ne disent pas ce qu’est le
« nous » (référence au roman de Zamiatine
Nous autres
) ni
« l’âme russe »…
RDM : Pourriez-vous nous donner quelques clés de
lecture qui vous sont apparues lors de vos traductions
des pièces de Tchekhov ?
A. M. :
La langue de Tchekhov se caractérise par son appa-
rente banalité. Tout est là et rien n’y est. Donc le travail es-
sentiel en traduisant Tchekhov consiste à rendre le non-dit
russe en français. Au cours de notre travail avec Françoise
Morvan, nous avons appris, peu à peu, à isoler ce que nous
avons appelé des motifs. Ce terme désigne un ensemble de
mots récurrents qui se constituent en réseau. C’est pour
cela que la phrase initiale des pièces de Tchekhov est abso-
lument déterminante.
RdM
LITTÉRATURE RUSSE
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DOSSIER
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