Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 43

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
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Critique d’art et commissaire d’exposition,
Andreï Erofeev a réuni la plus grande collection
d’art non-conformiste de Russie et organisé
d’importantes expositions, notamment
à laMaison Rouge et aux Beaux-Arts de Paris.
Limogé de la galerie Tretiakov et jugé en 2009
pour avoir défendu une conception politique
de l’art, ce fils de diplomate revient sur son parcours
et l’histoire de l’art contemporain russe,
placé entre subversion et affirmation identitaire.
Entretien réalisé par Florian Gaité
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Illustration Dorian Jude
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DOSSIER
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L’ART RUSSE, OU LA SUBVERSION
L’A R T RUSS E ,
ou la subver s ion
RDM : Quel rôle la France, où vous êtes né et où votre
père amené une carrière de diplomate, a-t-elle joué
dans votre relation à l’art ?
Andreï Erofeev :
Conseiller culturel à l’ambassade d’URSS,
mon pèrem’a transmis son goût pour l’art moderne français,
même s’il se portait davantage sur les impressionnistes que
sur l’art cinétique. La France était par ailleurs très présente
dans la culture russe. Durant le Dégel, Moscou accueillait
les expositions Picasso ou Nicolas de Staël, dans la veine de
ce que je pouvais voir au Musée d’art moderne de Paris, où
d’ailleurs une importante colonie d’artistes russes s’était
installée par la suite (Oscar Rabin, Erik Boulatov). J’y ai vu
beaucoup de choses, mais je me souviens particulièrement
de la grande exposition des
Nouveaux réalistes
au Grand Pa-
lais, en 1972, un véritable choc. Je voyais quelque chose de
totalement nouveau, que je ne parvenais pas à inscrire dans
une histoire de l’art. À l’époque, je ne connaissais aucun
équivalent à Moscou.
RDM : Comment en êtes-vous venu à l’art anti-confor-
miste ? Quelle était sa place sur la scène artistique
russe ?
A. E. :
Je suis retourné à Moscou avec la ferme intention de
découvrir les artistes contemporains russes, des cercles
assez cachés mais qu’on pouvait tout de même infiltrer. J’ai
commencé par suivre les pionniers, encore attachés au sur-
réalisme et à l’abstrait, puis peu à peu je suis remonté jusqu’à
des artistes plus actuels, comme les conceptuels et notam-
ment Kabakov. On était alors en présence de deux cultures
qui ne dialoguaient pas entre elles, qui se détestaient même :
d’un côté, le réalisme socialiste était diffusé dans les canaux
officiels, étatiques, de l’autre, l’art anti-conformiste s’ex-
posait dans des appartements, les éditions se faisaient à la
main, c’était un réseau domestique. Avec des amis, on or-
ganisait des expositions privées d’une soirée, qu’on ne pou-
vait montrer dans l’espace public sans être soupçonnés de
contestation politique.
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