Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 44

RDM Magazine
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N°5
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octobre–janvier 2016–2017
44
RDM : Vous avez alors commencé votre collection, à
quelles fins ?
A. E. :
Grâce à des dons et en récupérant les œuvres à la fin
des expositions, j'ai commencé par amasser 300 pièces.
20 ans plus tard, j’en avais plus de 5000. J’avais l’ambition
de fonder une collection qui servirait de fonds à un musée
national d’art contemporain à venir. Ce projet n’a jusqu’ici
jamais vu le jour. Très tôt, j’ai voulu en faire don au musée
Pouchkine, mais celui-ci l’a refusée. Durant la Perestroïka,
j’ai ensuite collaboré étroitement avec les institutions et j’ai
pu monter, non sans provoquer de remous, plusieurs expo-
sitions sur l'art contemporain soviétique. J’ai ensuite été ac-
cepté à la galerie nationale Tretiakov avec ma collection, au
sein d’un département « Nouvelles tendances » recréé à cette
occasion. Je savais dès mon arrivée que je serais tôt ou tard
limogé.
L’artiste
moderne russe
a toujours été
dans une forme
d’opposition
au discours
dominant
L’ART RUSSE, OU LA SUBVERSION
/
DOSSIER
RDM : Vous avez été licencié et jugé suite aux expo-
sitions
Sots Art : Art politique en Russie
et
Art interdit
.
Comment avez-vous vécu le procès ?
A. E. :
Le procès avait été intenté par un groupe de nationa-
listes d'extrême droite qui avaient paraît-il négocié leur libé-
ration – ils avaient été emprisonnés après le putsch de 1993
– contre leur engagement à défendre les intérêts de l’Église.
Ils gagnaient leur légitimité politique en attaquant les mani-
festations culturelles, soutenus par le Kremlin. Commemon
exposition était leur première action, le procès revêtait une
importance particulière. Le motif retenu d’« atteinte au sen-
timent religieux » était complètement faux (l’exposition ne
visait pas du tout le religieux) mais il était surtout imparable,
car on ne pouvait ni le prouver, ni le contredire. J’ai failli faire
de la prison mais, grâce à l'entremise de collectionneurs, j’ai
finalement été condamné à une amende. À ce moment-là,
j’étais le premier à parler du retour de la censure, aujourd’hui
elle est partout.
RDM : On a le sentiment que l’art contemporain russe a
toujours dû affronter la censure, qu’il s’est même défini
dans et par la dissidence ?
A. E. :
Je ne dirais pas cela de cette façon. L'art anti-confor-
miste n’a jamais contesté directement le pouvoir en place,
il occupe d’ailleurs moins une position politique que cultu-
relle. L’artiste moderne russe a toujours été dans une forme
d'opposition au discours dominant : quand la société de-
vient pro-occidentaliste, l'artiste devient slavophile, quand
le système se déclare traditionaliste, à droite, il reprend le
langage de la gauche. Ce non-conformisme est très pronon-
cé car, entre les années 1950 et 1990, l’artiste russe n'était pas
vraiment intégré à la société et menait sa carrière en cavalier
seul. Ce manque de soutien en fait un personnage asocial,
qui exprime sa haine de la collectivité (de l’ironie d’Ilya Ka-
bakov aux ricanements de Blue Noses). Cette distance cri-
tique avec la société russe caractérise aussi son rapport à
l’art occidental, dont il n’a pas de compréhension précise. Il
se rattache tant bien que mal à l’art abstrait ou au pop art,
mais il sent bien qu'il y a une impossibilité à être un Pollock
dans la Russie soviétique.
RDM : Quelle identité se construit-il alors ?
A. E. :
Critiquant autant la société russe que l’art contem-
porain, représenté par personne, le non-conformiste ne se
sent pas tenu de s’exprimer de façon directe, il se crée alors
un personnage. C’est sans doute la première spécificité du
conceptuel russe, j’en ai d’ailleurs fait l’objet d’une expo-
sition avec Jean-Hubert Martin. Kabakov, Kulig, Komar et
Melamid, Pussy Riot et Pavel Pepperstein jouent tous le rôle
d’un idiot qui se substitue à l’artiste. Le second trait carac-
téristique de l’artiste contemporain russe tient à la radica-
lité, à sa façon d’éprouver ses possibilités physiques, ar-
tistiques et politiques. Quand Vladimir Slepian réalise ses
peintures de feu, il repousse les limites de son art, de même
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