Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 45

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
45
Le pouvoir
russe cherche
à former
une nouvelle
esthétique
d’État
DOSSIER
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L’ART RUSSE, OU LA SUBVERSION
que Kabakov s’échine à produire des œuvres impossibles à
réaliser ou à exposer. Cela peut aller très loin, par exemple,
lorsque Piotr Pavlenski, accusé de vandalisme après avoir fait
brûler la porte d’entrée du KGB, exige d’être jugé comme ter-
roriste, au risque de passer sa vie en prison. Il a été acquitté
mais c'est un jeu dangereux, une sorte de roulette russe.
RDM : Aujourd'hui, quels sont lesmouvements qui
vous intéressent ?
A. E. :
Depuis la chute de l'URSS, on voit émerger une ten-
dance à analyser le territoire et la culture russes en termes
de friche. Les espaces non cultivés, les marges périurbaines,
constituent pour eux une sorte d’anti-jardin aux implica-
tions sociologiques, historiques ou architecturales fortes.
Entre la population qui rejette ces paysages et l’État qui
promet de les aménager, des artistes comme Alexander
Brodsky, Irina Korina, Anastasia Potemkina ou Elizaveta
Konovalova travaillent au contraire à conserver et docu-
menter ces non-lieux.
RDM : Quelle place occupe l’art actuel dans la société
russe ?
A. E. :
L'art contemporain n'est clairement plus aussi margi-
nalisé qu’à l’ère soviétique, il est même à la mode. Cette ins-
titutionnalisation (galeries, musées, éditions…) a normalisé
une partie des artistes qui imitent l’art contemporain, mais
dont les œuvres sont policées, vides. On attend autre chose
d’un artiste russe.
RDM : Vous disiez pourtant que la censure était par-
tout présente…
A. E. :
Ces artistes-là comme ceux qui travaillent sur la friche
ne sont pas concernés. La censure touche tout ce qui a trait
au langage de la rue, au nu, à l'imagerie religieuse, à la poli-
tique et à la dérision. On pourrait distinguer trois catégories
d’artistes contemporains : les anciennes générations (Leo-
nid Sokov, Alexander Kossolapov, Oleg Kulik) qui jouent jus-
tement sur l’ironie, le nu ou le religieux et dont on censure
une partie des œuvres, ces artistes actuels au style lissé et
consensuel, et un troisième groupe, minoritaire, d’artistes
plus provocateurs, directement politiques (Pussy Riot, Piotr
Pavlenski). Pour eux, surtout depuis 2014, c’est la répres-
sion dure, celle de l’État et des cosaques qui détruisent les
œuvres.
RDM : Pourquoi depuis 2014 ?
A. E. :
Depuis l’annexion de la Crimée, le pouvoir russe
cherche à former une nouvelle esthétique d'État. Vladislav
Sourkov, haut conseiller du Kremlin, a créé un style Poutine
qui passe par l’appropriation du graffiti et de la performance
extrémiste. On voit émerger de mauvaises copies d’Oleg
Kulik, d’Alexandre Brener, de Voïna, à la solde de l’État,
un art dit « patriotique ». Dans le nord-est de l’Ukraine, on
organise des spectacles sanglants qui reprennent le langage
de l’actionnisme radical. Les contestataires sont alors pri-
vés de parole, réduits au silence. Dans un film que j’ai réa-
lisé, les Pussy Riot disaient que quand l’État se comporte
comme un punk, on ne peut plus se permettre de faire
carnaval. C'est dans ce contexte qu’elles abandonnent (en
partie) la performance pour créer la société de défense des
droits civils MediaZone et que Pavlenski passe aux actes de
guerre. Les deux initiatives dépassent le territoire de l’art.
Encore récemment j’ai initié une campagne de protesta-
tion contre la liquidation du Centre national d'art contem-
porain de Moscou. Ce n’est encore pas aujourd’hui que je
verrais ce vieux souhait se réaliser…
RdM
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