Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 47

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
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DOSSIER
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LE SPORT, L’AUTRE CULTURE RUSSE
E
ntre la Russie et le sport, c’est une histoire
vieille comme le monde, ou presque. Au
pays deDostoïevski, les passions de l’âme
se canalisent tout autant plume en main
qu’au sein d’une école de ballet, sur un
vélodrome ou un terrain de bandy. Ce
dernier, une forme ancestrale du hockey
se jouant avec une balle, était d’ailleurs déjà très apprécié des
moines russes qui l’auraient pratiqué dès le X
e
siècle dans leurs
monastères, histoire d’appliquer à la lettre les préceptes du
Mens sana in corpore sano
.
UNE PASSION ARISTOCRATIQUE
Plus tard, la dynastie Romanov a elle aussi développé une
réelle passion pour la chose sportive : des courses d’aviron et
des heures d’équitation d’Elisabeth, la fille de Pierre le Grand,
aux longues chevauchées de la Grande Catherine, des tour-
nois de chevaliers de Nicolas I
er
à la construction par le même
dans sa résidence de Peterhof de terrains de gymnastique
pour ses enfants, des courses de vélo dans les couloirs du Pa-
lais d’Hiver d’Alexandre II et ses fils, aux parties quotidiennes
de tennis deNicolas II, le sport est l’undes passe-temps favoris
des grands deRussie. Ainsi qu’une façon d’affirmer au passage
puissance physique et pouvoir, son corollaire.
UN OUTIL DE PROPAGANDE
Aujourd’hui, le président de la Fédération de Russie, Vladimir
Poutine, partage à l’envi avec tout un peuple les images de ses
entraînements de judo, lui qui a obtenu son 8
e
dan (quand le
double-champion olympique Teddy Riner n’est que 5
e
dan), de
ses combats de sambo (la lutte traditionnelle russe) ou encore
de ses plus beaux buts sur les patinoires de hockey. Chacune de
ces photos ou vidéos vise à célébrer un peu plus la capacité de
l’homme à diriger mieux que quiconque le pays et à faire vibrer
la fibre nationale.
Un sondage du Centre Levada publié en juin dernier tend à le
confirmer : selon cette enquête, 29% des Russes font de la réus-
site sportive de leur pays leur plus grande source de fierté.
« Le
sport est un élément du propre prestige de Vladimir Poutine et de celui de
l'État »
, analyse Igor Bounine, président duCentre des technolo-
gies politiques, un groupe de réflexion proche du Kremlin. Et le
politologue de rappeler également que Vladimir Poutine
« s'était
énormément impliqué en faveur des Jeux olympiques (JO) d’hiver de
Sotchi »
. Tout comme il l’a fait pour l’obtention de l’organisation
de laCoupe dumonde de football en 2018.
Et lorsque ces deux dossiers suscitent questions et polémiques,
la réponsede l’intéressé fuse, donnant immédiatement unautre
éclairage géopolitique au sport : il s’agit, dit-il, d’une
«nouvelleten-
tative évidente [des États-Unis, ndlr] d'étendre leur juridiction à d'autres
États »
. Même interprétation lorsque cet été, un peu avant le dé-
but des JOde Rio, un rapport – le rapportMcLaren – amis à jour
unsupposédopaged’ÉtatenRussieetquelaFédérationinterna-
tionale d’athlétisme a alors décidé de mettre au ban l’ensemble
des participants russes aux épreuves d’athlétisme (sauf une sau-
teuse en longueur s’entraînant aux États-Unis).
« De tels scandales
sontvuscommeunefaçond'empêcherlaRussiederetrouversagrandeur,
un thème populaire de nos jours »
, analyse Alexandre Baounov, poli-
tologue au centreCarnegie deMoscou.
NATIONALISME ET JEUX OLYMPIQUES
Rien de très neuf sous le soleil finalement. Comment en ef-
fet ne pas repenser à la manière de lire les JO durant la guerre
froide ? Le 38
e
président des États-Unis, Gerald Ford, n’avait-il
pas lui-même déclaré en 1974 :
« Compte tenu de ce que représente
le sport, un succès sportif peut servir une nation autant qu'une victoire
militaire.»
DesJeuxd’Helsinkien1952àceuxdeMoscouen1980,
marqués par le plus grand boycott de l’histoire de l’événement
(une soixantaine de nations), les JO ont été l’un des terrains de
combat privilégiés, de manière métaphorique mais pas seule-
ment, entre Américains et Soviétiques.
Le sport est depuis longtemps considéré comme l’une des grandes fiertés de la nation russe.
Une façon de montrer sa puissance au reste dumonde. L’histoire du pays est riche en exemples
d’une imbrication intime entre pouvoir et sport.
Par Myrtille Rambion
¬
En Russie, le sport c’est aussi la santé ?
Le sport n’est en Russie pas qu’une question de
rayonnement à l’étranger. Il s’agit également d’un
enjeu interne vital, tant la notion de sport-santé a
encore du mal à faire son chemin dans le pays.
Selon une étude de la Commission Européenne, en
2010, 17 % de la population russe pratiquait une
activité physique régulière et en 2013, 25 %. Soit
un taux très en dessous de la moyenne des pays
de l’Union européenne (43 % en France). C’est
précisément pour parvenir à inverser durablement la
tendance que le programme Développement de la
culture physique et du sport a été mis en place par
le gouvernement russe. Avec comme objectif affiché
que ce taux grimpe à 40 % d’ici 2020.
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