Magazine #5 RDM - Rivages du Monde - page 49

octobre–janvier 2016–2017
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N°5
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RDM Magazine
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FIERTÉ SOVIÉTIQUE
Ainsi, bien avant Vladimir Poutine, le sport était, déjà, au cœur
des préoccupations du pouvoir. Comme l’a souligné l’histo-
rien Mikhail Prozumenschikov dans le programme Histoire
et modernité : les documents du passé de Radio Svoboda :
« Le sport et la politique en Union soviétique,
dit-il,
ont été insépa-
rables durant les 70 ans de l’existence de l’État soviétique. Toute la
différence résidait dans le fait que, du temps de Staline, le sport était
un produit de consommation interne, car les sportifs soviétiques à
l’époque restaient en dehors des arènes internationales. À la mort de
Staline, l’URSS a commencé à participer aux tournois mondiaux et
européens. Toute victoire était considérée avant tout comme une réus-
site de l’URSS, et surtout, si cette victoire était remportée sur les pays
capitalistes, comme la preuve de la supériorité du système socialiste. »
SPORT-SPECTACLE AU SOMMET DE L’ÉTAT
Depuis, ce rapport au sport est resté très ancré dans l’imagi-
naire et la culture russes. Boris Elstine avait ainsi fait de son
coach personnel de tennis, Shamil Tarpichev, devenu égale-
ment capitaine des équipes de Coupe Davis et de FedCup puis
président de la Fédération russe de tennis, son conseiller spé-
cial sur les questions sportives. Vladimir Poutine, qui se targue
d’effectuer chaque jour un minimum de 2h de musculation et
de natation, aime lui aussi la compagnie des meilleurs sportifs,
à la scène comme à la ville. L’un de ses plus proches amis, l’oli-
garque Arkady Rotenberg est aussi son partenaire d’entraîne-
ment au judo depuis leurs jeunes années à Saint-Pétersbourg.
Sa fille Ekaterina est championne de danse acrobatique.
DES SPORTIFS RECONVERTIS EN POLITIQUES
« Au moins 40 % des Russes doivent pratiquer régulièrement un
sport »
, proclamait le chef de l’État en juin 2014 à la télévision.
Ce n’est donc pas vraiment une surprise de constater que,
dans ce pays où le sport n’est pas considéré par l’intelligentsia
comme une discipline inférieure aux humanités, les anciens
sportifs sont nombreux à occuper, une fois leur carrière termi-
née, des postes haut placés sur l’échiquier politique du pays.
Les couloirs de la Douma à Moscou, la chambre basse du
Parlement, se sont ainsi peuplés ces dernières années de dé-
putés au visage bien connu tel que l’ancien lutteur Alexander
Kareline, le boxeur Nikolai Valuev, le gardien de but Vladislav
Tretiak, les champions de patinage artistique Irina Rodnina et
Anton Sikharulidze, la patineuse de vitesse Svetlana Jourova
ou encore les gymnastes Alina Kabaeva et Svetlana Khorkina.
Pour ne citer que quelques-uns de ces élus au passé olympien.
Et que dire alors de la présence dans ces rangs de l’ancien
joueur de tennis Marat Safin ? Lui, si fantasque et si bouillant
raquette en main, a également, une fois sa retraite prise, dé-
cidé d’embrasser la carrière politique ! Depuis décembre 2011,
l’ancien n°1 mondial siège au Parlement sous l’étiquette du
parti Russie unie. Mais, à bien y réfléchir, et compte tenu de
l’histoire du pays, est-ce finalement si étonnant ?
« Il n’y a pas
tellement d’options pour nous [anciens sportifs de haut niveau, ndlr],
a ainsi expliqué au site
sport360
Marat Safin. C’est assez difficile
de trouver quelque chose à faire après le tennis. Soit vous vous lancez
dans les affaires soit vous faites de la politique. Et le business, c’est très
dur, il faut pouvoir s’appuyer sur une bonne équipe qui vous guidera,
or une bonne équipe, ça ne se trouve pas comme ça… »
Lui restait
donc l’autre option.
« Pourquoi pas la politique ? Je suis arrivé le
cœur grand ouvert pour essayer d’aider, en apportant mon point de
vue, mon expérience acquise en voyageant dans le monde entier. »
Et
Marat Safin d’ajouter :
« Bien sûr, tout le monde était très sceptique
au début. Ils se disaient :
“Mais qu’est-ce qu’un joueur de tennis
sait de la politique ?“
Moi je pense que les sportifs savent certaines
choses mieux que quiconque. Par exemple comment améliorer le sport
en Russie, pour les enfants, dans les écoles, des choses de ce genre. »
LE SPORT COMME TREMPLIN
Cen’estparconséquentpasunhasardnonplussilesderniersJO
ont, alors qu’ils auraient pu être un fiascopour le plus vaste pays
du monde, finalement été le théâtre de l’émergence de Yelena
Isinbayeva à des sommets autres que ceux qu’elle avait tutoyés
avec sa perche. Celle qui fut longtemps « la femme la plus haute
du monde » a – en dépit de son absence imposée sur le sautoir
olympique – été élue à la Commission des athlètes du CIO. Un
premier pas vers l’élection à la présidence de la Fédération russe
d’athlétisme, son prochain objectif annoncé. Avant, pourquoi
pas, d’aller encore plus haut. Au lendemain de son élection, la
« Tsarine » – son surnomd’athlète – a indiqué :
« Je vais travailler à
resserrer les liens entre les athlètes, les protéger. Le sport devrait être pré-
servé des enjeux politiques. »
Il faut bien entendu comprendre tout
le contraire. Car le sport est éminemment politique, au sens
premier du mot. Et cela, Yelena Isinbayeva comme l’ensemble
des Russes l’ont depuis longtemps intégré. Avec le risque que ce
culte soit parfois poussé à l’extrême et entraîne, on vient encore
de le constater, des dérives telles que le dopage organisé.
RdM
DOSSIER
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LE SPORT, L’AUTRE CULTURE RUSSE
Les anciens
sportifs sont
nombreux
à occuper
des postes haut
placés sur
l’échiquier
politique
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