RDM Magazine #6 - Rivages du Monde - page 13

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mars–juin 2017
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N°6
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RDM Magazine
DANS LA VAGUE
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CHRONIQUE PHILOSOPHIQUE
M
essieurs, oubliez vestes, chapeaux et eau de
Cologne ; Mesdames, épargnez à vos den-
telles et vos bijoux une escapade inutile.
Quand on a rendez-vous avec une île, on ne
s’apprête pas comme pour un dîner. Comment alors se pré-
parer à cette rencontre avec ces demoiselles du Pacifique ?
Marie-Galante, La Barbade, Sainte-Lucie… dans votre ca-
bine, loin des regards des autres voyageurs, commencez par
murmurer ces doux noms. Le Cap-Vert, les Açores, Madère.
Vous verrez, le plaisir monte vite, tant les sonorités de leur
nom contiennent déjà le mouvement de l’eau sur la plage et
l’odeur des feuilles après une pluie d’été. Guadeloupe, Saint-
Vincent, Majorque… encore un effort et vous voilà au cœur
d’une végétation luxuriante, devant des rochers aux formes
étranges et sous un ciel immense, celui que vous contemplez
depuis la première nuit à bord de ce petit paquebot. Mais l’île
et le bateau ont plus que le ciel en commun : tous deux sont
de formidables vecteurs de rêve. D’où vient ce fantasme de
l’archipel ?
«
Rêver des îles, avec angoisse ou joie peu importe,
écrit le philo-
sophe Gilles Deleuze,
c’est rêver qu’on se sépare, qu’on est déjà sé-
paré, loin des continents, qu’on est seul et perdu – ou bien c’est rêver
qu’on repart à zéro, qu’on recrée, qu’on recommence.
»
La solitude absolue et la possibilité d’un nouveau départ :
deux choses que notre monde peine à nous offrir. Mais alors
que le bateau est toujours peuplé, ne serait-ce que par son
pilote, l’île présente l’incroyable avantage d’être par essence
inhabitée. D’où l’inutilité de porter ses plus beaux habits, tant
« toute île est et reste théoriquement déserte »
, affirme Deleuze.
Étrange propos, qui semble réduire l’île à un monticule de
terre sauvage hermétique à toute forme de vie humaine, ce
que votre propre expérience dément formellement.
Si l’île est, pour le philosophe, inhabitable, c’est parce qu’elle
est, au sens propre, d’un autre monde. Ne pas voir cela, c’est
commettre l’erreur de Robinson, qui, seul sur son île, repro-
duit les rites de son monde d’avant et continue de se raser
tous les dimanches pour honorer des convives absents et
se faisant, échoue à vivre au rythme de l’île. «
Conscience de
la terre et de l’océan, telle est l’île déserte, prête à recommencer le
monde. Mais parce que les hommes même volontaires ne sont pas
identiques aumouvement qui les dépose sur l’île, ils ne rejoignent pas
l’élan qui produit celle-ci, ils rencontrent toujours l’île du dehors, et
leur présence de fait en contrarie le désert. L’unité de l’île déserte et
de son habitant n’est donc pas réelle, mais imaginaire, comme l’idée
de voir derrière le rideau quand on n’est pas derrière.
»* C’est faute
d’avoir compris cela que Robinson ne parvient pas à quitter
son île, lui qui passe des années à construire un navire de ses
propres mains avant de réaliser que, bâti à des centaines de
mètres de la plage, son bateau ne pourra jamais atteindre
l’eau…
Vous qui êtes bien en mer, allez-vous céder à la tentation de
l’île ? C’est une possibilité. Mais désormais, vous êtes avertis :
une île ne se visite jamais telle qu’on l’avait imaginée. De quoi
vous réconcilier avec les charmes de la vie à bord.
RdM
L A T ENTAT ION
D’UNE Î LE
Par Adèle Van Reeth
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* Gilles Deleuze, L'Île déserte. Textes et entretiens 1953-1974
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