RDM Magazine #6 - Rivages du Monde - page 20

RDM Magazine
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N°6
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mars–juin 2017
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n mars 1931, alors que s'achèvent les pré-
paratifs de l'Exposition coloniale, s'ouvre
à la cour d'assises de Nantes le procès
de l’affaire Galmot. Quatorze Guyanais
comparaissent pour des crimes et des
pillages commis à Cayenne en 1928, en
représailles à la mort suspecte de Jean Galmot, ancien dé-
puté de Guyane qui portait les espoirs de changement de
la population. Pendant les douze jours d'audience, un bas-
culement s'opère : d'émeutiers meurtriers, ils sont devenus
des citoyens auxquels on a volé leurs droits et ils sont tous
acquittés. Ils doivent ce verdict inespéré à leurs défenseurs
et en particulier à un jeune avocat, Gaston Monnerville.
«
Je viens défendre des hommes de chez moi et dont la plupart
m’ont connu alors que j’étais en-
fant
», a-t-il expliqué au début de
sa plaidoirie. Il est né le 2 janvier
1897 à Cayenne dans une famille
métisse originaire de Case-Pilote
en Martinique où ses ancêtres
furent esclaves. À la barre, il ra-
conte son histoire ou plutôt celle
de son père et ses collègues de
l’administration des domaines
qui furent révoqués en 1910 pour
n'avoir pas soutenu le candidat
du gouverneur aux législatives.
Pendant deux ans, la famille a
connu la misère, avant qu'inter-
vienne la réintégration du père
par le Conseil d’État. «
Acquitter,
a-t-il dit aux jurés,
c'est montrer à
vos frères guyanais le vrai visage de la
France, la France généreuse et com-
préhensive, la France éprise d'idéal,
la France de justice et de paix.
»
La salle est en pleurs, des bravos
éclatent, ses confères lui donnent
TENDANCES POLITIQUES
/
DANS LA VAGUE
l'accolade. La carrière du petit boursier, venu en métropole
en 1912, est lancée. Brillant élève au lycée Pierre-de-Fermat
à Toulouse, il a fait ses études à l’université de la ville où il a
décroché des licences en droit et en lettres, puis un docto-
rat en droit. Inscrit en 1918 au barreau de Toulouse, il pour-
suit trois ans plus tard sa carrière d’avocat à Paris. Son suc-
cès au procès de Nantes le propulse sur la scène politique.
Il appartient à la mouvance républicaine et humaniste et il
est franc-maçon. En 1932, sous l’étiquette du Parti radical,
Gaston Monnerville bat le député sortant de Guyane (il sera
réélu en 1936). En 1935, il est élu maire de Cayenne, mandat
qu’il gardera jusqu’à sa défaite en 1945.
En 1937 et 1938, il est sous-secrétaire d’État aux Colonies
dans le gouvernement de Camille Chautemps. Sa nomi-
nation n'est appréciée ni en Alle-
magne nazie, ni en Italie fasciste
où un article du journal
Azione
coloniale
du 22 juillet 1937, titré
Der-
rière le Rouge du Front populaire vient
le Noir
, dénonce «
une folie pour la
nation française elle-même
» et «
un
danger pour les autres nations de
l’Europe
». L'une des mesures dont
Gaston Monnerville se dit le plus
fier à cette époque est le décret-loi
qui supprime le bagne de Guyane.
Député en 1939 et non mobilisable,
il s'engage comme officier de jus-
tice sur un cuirassier. C'est la rai-
son pour laquelle il ne participe
pas à la séance parlementaire du
10 juillet 1940 qui accorde les
pleins pouvoirs au maréchal Pé-
tain. Démobilisé, il s'installe à
Marseille. Quelques mois plus
tard, il fait partie d’une déléga-
tion qui proteste auprès de Pétain
contre les lois discriminatoires qui
Originaire de Guyane et descendant d’esclaves, GastonMonnerville (1897-1991) a été avocat,
homme politique de la gauche radicale, résistant sous l’Occupation et premier président du Sénat
sous la V
e
République. Retour sur l'itinéraire d’un homme qui fut pendant deux décennies
l’un des personnages les plus importants de l’État français.
Gaston Monner vi l le,
un président noir
L’une des
mesures
dont Gaston
Monnerville se
dit le plus fier
est le décret-loi
qui supprime
le bagne de
Guyane
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