RDM Magazine #6 - Rivages du Monde - page 30

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RDM Magazine
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N°6
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mars–juin 2017
Deux figures, deux ambassadrices duCap-Vert sur la scènemusicale internationale. L’une n’est plus
et l’autre naît au succès. Au visage poupin répondent les traits fatigués de celle qui a chanté pieds nus
sur les plus grandes scènes dumonde. ElidaAlmeida et CesariaEvora : deux styles pour deux époques
qui font résonner l’archipel entre espoir etmélancolie.
Par David Dibilio
¬
CHAN T ER L E C A P - V ER T
S
on archipel natal l’habite
dans toutes ses chansons.
Monsieur Santiago
Tu es dans mon cœur.
Ma ville de Santa Cruz
Je la porte sur mon dos
Sans me fatiguer.
C’est toi mon inspiration, mon cordon om-
bilical est enfoui en toi.
C’est le cri d’amour d’Elida Almeida
dans
Nhu Santiagu (Monsieur Santiago)
dont la mélodie chaloupée caresse
l’oreille. La Capverdienne de 23 ans
sait tout faire : elle écrit, compose et
chante. Avec ses airs folks emprunts
des rythmes de l’archipel, son premier
album
Ora Doci, Ora Margos
(
Moments
doux, moments amers
) sorti en 2015 ra-
conte les tourments et les espoirs de
toute une génération, la sienne. Dans
ses textes, Elida Almeida est à la fois
la sœur, la copine ou l’amoureuse.
Elle chante l’amour et les promesses
de mariage, les grossesses précoces
et les fiancées déjà veuves. Elle chante
l’histoire des jeunes de la petite île de
Santiago où elle est née. En juillet der-
nier, son dernier titre,
Txika
, raconte
l’histoire d’une jeune fille noire qui
rêve d’une autre vie loin de son île, une
vie rêvée, loin de la pauvreté.
Txika est dans un film,
Txika veut être une star,
Txika veut être en couverture des magazines.
À Pedra Badejo, la petite ville perdue
au milieu des montagnes où elle naît
en 1993, il n’y a pas l’électricité, pas de
jeux ni Internet mais il y a une radio.
Et une église. Alors la musique devient
le refuge de celle qui perd son père
très jeune. Rapidement, Elida chante
dans les bars et en mars 2014, elle est
remarquée par le producteur d’origine
française José da Silva. Sorti sur le label
Lusafrica en 2014, son premier single
Nta Konsigui
(
Je réussirai
) est joué par
les radios et se partage rapidement sur
les réseaux sociaux. S’accompagnant
simplement à la guitare, Elida chante
en créole portugais des paroles simples
mais toujours sensibles :
Mais je ne désespère pas
Non, non, non
Je sais que je m’en sortirai
Ce que je veux je l’aurai, j’insisterai
Je persisterai
Je ne me désisterai pas
Je sais que je réussirai.
Lusafrica, c’est le label, la marque de
fabrique de toutes les grandes voix
du Cap-Vert. Un pays dont la densité
de musiciens au mètre carré semble
défier toute raison : Mario Lucio (par
ailleurs ministre de la Culture), Nan-
cy Vieira et… Cesaria Evora bien sûr !
Même producteur, même label, il n’en
faut pas moins pour tracer une ligne
généalogique entre Elida Almeida et
la diva aux pieds nus internationale-
ment connue, disparue en 2011. Un
peu comme s’il fallait toujours ranger
les artistes dans des cases, les relier
les uns aux autres, faire des héritiers
et fabriquer des dynasties quitte à
leur enlever leur singularité. Mais
attention, si Elida Almeida ne renie
pas une filiation avec Cesaria Evora,
une première différence saute aux
yeux. La jeune artiste est en train de
se faire une réputation mondiale et
se prépare à conquérir l’Afrique (elle
vient d’obtenir le prix RFI Décou-
vertes 2015 généralement « réservé »
aux francophones) à seulement 23 ans,
l’interprète de
Sodade
et
Petit Pays
ne
connut, quant à elle, le succès auprès
du public avec l’album
Miss Perfumado
qu’en 1992 à l’âge de 47 ans. Un deu-
xième souffle dans une carrière qui n’a
pas de suite été auréolée de gloire.
Née en 1941 à Mindelo, la ville où elle
est morte le 17 décembre 2011 à 70 ans,
Cesaria Evora a popularisé la morna,
cette musique typique du Cap-Vert
(avec la coladeira), auprès du public
mondial avec sa voix rauque et non-
chalante. La morna exprime la soli-
tude et la tristesse, c'est ce sentiment
à la fois international et si particulier
qu’il est impossible à traduire. La
« saudade », disent les Portugais et
les Brésiliens. C’est aussi le titre de
sa chanson la plus connue,
Sodade
,
en capverdien. Les paroles évoquent
une séparation entre deux amoureux.
L’un est resté au Cap-Vert et l’autre
est parti pour Sao Tomé-et-Principe,
une ancienne colonie portugaise. Un
archipel situé en face du Gabon et
qui, jusqu’au début des années 1970,
a accueilli de nombreux Capverdiens
qui tentaient d’échapper aux difficul-
tés politiques et économiques de leur
pays.
MUSIQUE
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CULTURE
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