RDM Magazine #6 - Rivages du Monde - page 37

mars–juin 2017
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N°6
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RDM Magazine
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DOSSIER
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LES ROUTES FRANÇAISES DU BRÉSIL
Portugais qui envoient trois navires de guerre pour détruire
le fortin. Après 18 jours de siège, celui-ci se rend. Malgré
des promesses de clémence le commandant du fort, de La
Motte, qui a remplacé Dupéret, et 20 de ses hommes sont
pendus, deux autres malheureux sont livrés aux alliés in-
diens des Portugais afin d'être mangés et le reste de la colo-
nie est envoyé croupir dans une geôle au Portugal.
UN COMMERCE FLORISSANT
Les risques n'empêchent nullement les échanges commer-
ciaux de se développer. Preuve de leur importance en Nor-
mandie, un lexique français-« brésilien » d'un marchand de
Rouen servant à commercer avec les Indiens Tupi. Il y avait,
également à Rouen, une maison appelée « l’hôtel du Brésil »
avec ses sculptures sur bois représentant les activités jour-
nalières des Tupi (*) ou encore à Dieppe la frise du mur du
trésor de l’église Saint-Jacques.
L'extraordinaire spectacle donné à l'occasion de l'entrée
royale de Henri II dans sa bonne ville de Rouen, le 1
er
octobre
1550, en est un autre révélateur. Au lieu de la traditionnelle vie
des Saints, cest celle des Tupi que les bourgeois rouennais
offrent au roi et à sa cour. Sur les bords de la Seine, un décor
représente une forêt brésilienne, avec des ajouts de vraie et
fausse végétation, dont les troncs de certains arbres peints
en rouge – pour évoquer le bois brésil au tronc en réalité blan-
châtre –, avec des animaux que les bateaux ont l'habitude de
ramener, comme des perroquets ou des singes. Le rôle des
Indiens est joué par quelque 250 matelots, peints et parés et
par 50 « naturels sauvages fraîchement apportés » du Brésil.
DEUXIÈME TENTATIVE
Cinq ans après ce spectacle, une nouvelle tentative d'im-
plantation sur les côtes brésiliennes est lancée, soutenue par
l’amiral de France, Gaspard de Coligny, qui n'est pas encore
chef du parti protestant. La baie de Guanabara (site du futur
Rio de Janeiro), où les Français ont déjà une base commer-
ciale, est retenue. En mai 1555, le chevalier de Malte, Nicolas
de Villegagnon quitte le port du Havre à la tête de deux na-
vires transportant 600 hommes embarqués après une cam-
pagne de recrutement. Parmi les passagers, André Thevet
qui laissera, après son rapide retour pour cause de maladie,
un ouvrage :
Les Singularitez de la France antarctique
.
La flotte pénètre dans la baie de Rio à la mi-novembre et
s’installe sur un îlot exigu rebaptisé Coligny (aujourd'hui île
Villegagnon). Mais des tensions ne tardent pas à apparaître.
Le rigide Villegagnon est mal vu des Normands de la côte,
acclimatés au pays. Ses propres hommes supportent mal
les corvées qu'il institue pour fortifier l'île, tandis que les In-
diens, au départ pleins de bonne volonté, deviennent de plus
en plus méfiants. En proie aux interrogations religieuses,
le chevalier de Malte correspond avec Jean Calvin, théolo-
gien de la réforme protestante réfugié en Suisse qui fut son
condisciple à la faculté de droit d'Orléans. Celui-ci lui envoie
une mission d'une douzaine de protestants qui arrive en
mars 1557 dans un convoi transportant 300 nouveaux colons.
Une querelle théologique éclate bientôt sur l'île, querelle dont
la violence préfigure les guerres de religions qui éclateront en
France en 1562. Villegagnon rompt avec les calvinistes à l’is-
sue d’un débat sur l’eucharistie. Les protestants s’installent
sur le continent, au lieu-dit la Briqueterie, jusqu’à ce qu’un
navire leur offre l’occasion de revenir en Europe en janvier
1558. À la première sortie en mer, le bâtiment prend l'eau et
cinq des Huguenots préfèrent tenter leur chance auprès de
Villegagnon. Ils sont mis aux fers et trois d'entre eux, fidèles
jusqu'au bout à leur foi protestante, meurent noyés dans la
baie de Rio. Se sachant mis en cause, Villegagnon rentre lui-
même en France, laissant le fort à son neveu. Les Portugais
préparent l’offensive et le 15 mars 1560, la forteresse est prise.
ULTIMES TENTATIVES
Les Français fon t d'autres tentatives. En 1590, sous le com-
mandement d’Adolf Montbille, une expédition est envoyée à
Ibiapaba (Viçosa-Ceará), où un comptoir et un fort tiennent
14 ans. Le 19 mars 1612, trois navires partent du port fran-
çais de Cancale et arrivent sur l'île de Maranhão. Des gen-
tilshommes poitevins, accompagnés de moines capucins,
y fondent une nouvelle colonie, la «France équinoxiale» au-
tour de la ville de Saint-Louis de Maragnan (aujourd’hui Sao
Luis), du nomdu jeune roi Louis XIII. Marie deMédicis, qui a
besoin d'alliés ibériques en Europe, laisse tomber cet établis-
sement lointain qui est repris par les Portugais en 1615. Les
aventures coloniales de la France se poursuivront désormais
plus au nord, en Guyane et dans les Antilles.
RdM
(*) détruite au XIX
e
siècle. Des bas-reliefs sont visibles aumusée départemen-
tal des Antiquités à Rouen.
Histoire romancée
Dans son roman historique Rouge Brésil,
Jean-Christophe Rufin fait redécouvrir au grand
public cet épisode méconnu des éphémères
colonies françaises au Brésil et des expéditions
commerciales parties de Dieppe et Honfleur.
Goncourt 2001, ce roman raconte l'histoire
de deux enfants, Just et Colombe, embarqués
dans l'expédition de Villegagnon pour servir
d'interprètes auprès des tribus indiennes. Leur
découverte de ce nouveau monde proche
de la nature et leur lente maturation à son contact
constitue la trame du roman, centré sur ce choc
de civilisations, « cet instant de la découverte
qui contient en germe toutes les passions et tous
les malentendus à naître ».
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