RDM Magazine #6 - Rivages du Monde - page 43

mars–juin 2017
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N°6
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RDM Magazine
41
DOSSIER
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LA TRANSAT
DES NOMS MY THIQUES
Florence Arthaud. Une des figures tutélaires de la voile fran-
çaise et mondiale, qui fut d’ailleurs surnommée « la petite
fiancée de l’Atlantique », jusqu’à sa disparition tragique dans
un accident d’hélicoptère en 2015. Quand on pense voile
et traversées légendaires, d’autres noms font également
surface : Eric Tabarly bien sûr, «
qui a ouvert la voie de tous les
marins français
», dixit Anne Combier, comme Olivier de
Kersauson, Serge Madec, Bruno Peyron, Michel Desjoyeaux,
Jean Le Cam, Titouan Lamazou, Franck Cammas, et bien
d’autres. Au-delà de nos frontières, on peut citer Steve Fos-
sett, Peter Blake, Ellen MacArthur…Tous les marins n’ont
certes pas eu le privilège d’effectuer leur première traversée
en compagnie de tels mythes, mais finalement, les coups
d’essai synonymes de coups demaître et d’exploits semblent
courants dans cette discipline.
RECORDS ET TECHNOLOGIES
Si Samantha Davies, elle, est bien née dans une famille de
marins – un grand-père commandant de sous-marin et
l’autre constructeur naval – elle a malgré tout dû se pincer
lors de sa toute première transat. «
C’était incroyable,
se sou-
vient la Britannique,
je n’avais jamais fait ce type de traversée et
je débarque sur un géant multicoque, détenteur du trophée Jules-
Verne. Ce n’était pas rien pour une jeune fille qui rêve de ça ! En
pl
us, pour naviguer avec Tracy Edwards, mon héroïne d’enfance :
c’est elle qui avait mené le premier équipage féminin dans la Whit-
bread
[aujourd’hui Volvo Ocean Race, ndlr.],
j’avais lu ses livres
et j’avais même usé jusqu’à épuisement le magnétoscope de mes pa-
rents à force de regarder en boucle les vidéos de ses tours du monde.
»
Un équipage mythique, donc, pour une première qui l’a elle
aussi été. «
On faisait New York-Cap Lizard
[le point le plus au
sud de l’Angleterre, ndlr.]
pour battre le record de l’Atlantique,
poursuit la navigatrice.
On est partis du phare Ambrose et on est
montés dans la glace. Il y avait beaucoup de vent, une mer qui s’éti-
rait à perte de vue, et un brouillard souvent dense… Le bateau filait
sur les eaux, dix fois plus vite que ce que j’avais connu jusque-là ! On
était à l’avant avec les jumelles qui permettent de voir dans la nuit et
d’autres technologies que je découvrais pour l’occasion. On voyait les
icebergs sur le radar, c’était incroyable.
»
INNOVATIONS CONSTANTES
Près de 20 ans plus tard, ces innovations semblent pour-
tant d’un autre temps, tant la voile est un sport en évolution
constante. Samantha Davies le sait bien, elle qui, comme la
plupart des navigateurs actuels, est également ingénieure. «
La
technologie avance,
constate la diplômée de Cambridge.
Sur les
monocoques maintenant on va aussi vite que sur certains bateaux plus
rapides il y a encore quelques années. Même les gréements
[matériel
servant à la manœuvre des voiles et, d'une façon générale,
tout le matériel de manœuvre, ndlr.]
ne sont plus les mêmes. Sur
ce catamaran, on avait des spis
]voile hissée à l'avant d'un voilier
lorsque le vent souffle depuis l'arrière du navire se caractéri-
sant par une forme triangulaire dotée d'un creux important,
ndlr.],
maintenant il n’y en a plus, parce qu’on va toujours si vite qu’en
fait on crée notre vent donc il y a toujours un vent apparent qui vient
de l’avant. Du coup, même les voiles de portance sont des voiles plates.
Même du côté de l’architecture du bateau et du design ça n’a rien à
voir. Quant à tout ce qui est matériel embarqué…
» GPS, stations
météo, ordinateurs de bord, caméras, drones, constituent de
nos jours le gros des bagages, quand à l’inverse l’espace ha-
bitable a lui été réduit à la portion congrue : on en oublierait
presque qu’Éric Tarbarly cuisait son pain à bord !
LES ANCIENS ET LES MODERNES
«
Même si la technologie devient de plus en plus sophistiquée,
tempère
Michel Desjoyeaux, l’un des navigateurs solitaires les plus ti-
trés,
même si des connaissances techniques et un niveau scolaire de
plus en plus élevés deviennent indispensables, même si nous avons
créé un cursus universitaire spécialisé, cela reste encore un domaine
où l’intuition est déterminante.
» Malheureusement, elle est de
plus en plus reléguée au second rang derrière la course aux re-
cords et aux financements. C’est pourtant un aspect essentiel
de ce sport. Et c’est précisément ce qui a donné envie à Yvan
Bourgnon, qui se définit volontiers de la génération «
entre les
Tabarly – les anciens – et les nouveaux qui sont plus des ingénieurs
»,
de se lancer dans un projet de navigation à l’ancienne. «
Je me
suis rendu compte que l’on devenait rapidement dépendant de ces
technologies et que l’on avait tendance à se reposer dessus,
explique-
t-il.
Mais force est de constater que ça change radicalement lamanière
de naviguer. Par exemple, je ne savais plus me servir d’un sextant
[ins-
trument qui mesure l'angle entre l'horizon et un objet lointain
ou un astre, ndlr.]
, je ne savais plus me repérer à l’aide des étoiles, il
m’a fallu réapprendre tout cela. Et au final, c’est renouer avec un plai-
sir immense de naviguer ainsi, de se dire que toute cette technologie
est certes une très bonne chose, mais que l’on peut tout à fait faire sans
elle, du moins en limiter son impact. Quel bonheur d’arriver sur une
île et de devoir chercher laquelle il s’agit sur une carte !
» Mais cette
expérience restera une parenthèse.
UNE PRÉPARATION EXIGEANTE
Les courses à la voile, extrêmement exigeantes, qu’elles s’ef-
fectuent en solitaire ou en équipage, ne laissent pas beaucoup
de place à l’improvisation. Même la préparation physique et
la nutrition sont optimisées. Jusque dans des détails parfois
insoupçonnables. Tant de préparation et de sérieux. Même
pour des départs pris maintes et maintes fois depuis le même
point. Au risque de se lasser ? Non. Tous le jurent : le plaisir
de la découverte demeure, plus fort que tout. «
J’adore être en
mer,
explique Samantha Davies,
et s’il se présente une opportuni-
té de traverser l’Atlantique sur un bateau, même si ce n’est pas pour
une course, je saute sur l’occasion. J’aime les levers et les couchers de
soleil, les moments seule au milieu de nulle part, où il n’y a même pas
d’animaux et… et je crois que je suis juste bien quand je suis sur un ba-
teau. Échapper au speedde la vie quotidienne, c’est sympa.
» En écho,
AnneCombier résume : «
Regarder l’horizon, prendre l’air frais sur
le pont. C’est un sentiment de liberté. Il n’y a vraiment qu’en mer que
tu peux le sentir. En fait, avec la mer, tu racontes plein d’histoires.
»
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