RDM Magazine #6 - Rivages du Monde - page 48

RDM Magazine
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N°6
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mars–juin 2017
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UNE APPROCHE EN OSMOSE
Leur lien avec l’environnement a fasciné l’ethnologue. Ils
ne font aucune distinction entre les plantes et même les
mauvaises herbes ont le droit d’exister, classées dans une
catégorie spécifique qui se distingue des plantes domes-
tiquées. Ainsi, la forêt n’est pas considérée comme sau-
vage et ce désordre ordonné de la végétation répond à une
logique où l’homme et la nature sont en osmose.
À partir de ce constat, Philippe Descola détermine que
l’environnement est aussi «
parfois doté d'une identité au-
tonome qui les rend porteur d'une signification autonome pour
tous
» et pas seulement un décor touristique ou un lieu de
production alimentaire. Entre quête de l’autre et combat
pour lutter contre les représentations modernes de la
nature, il dessine un chemin vers un universalisme qui
cherche à s’affranchir de l'opposition nature et culture,
qui n'existe qu'en Occident. Ainsi, selon lui : «
Dire de
peuples qui vivent de chasse et de cueillette qu'ils perçoivent leur
environnement comme sauvage – par rapport à une domesticité
que l'on serait bien en peine de définir – revient aussi à leur dé-
nier la conscience de ce qu'ils modifient l'écologie locale au fil du
temps par leurs techniques de subsistance.
»
Autrement dit, la nature n’est pas un élément parmi
d’autres que la civilisation a dompté. Notre cosmologie
n’est pas unique et il faut reconnaître qu’elle n’est plus
pertinente.
L A NATURE A SA CULTURE
Chez les Achuars et de nombreux peuples d'Amazonie,
mais aussi chez les Amérindiens, les Inuits et les peuples
de Sibérie, les animaux et certains végétaux possèdent un
« esprit », soit des intentions, des émotions, des sentiments,
et même un langage, une morale. La nature a sa culture. On
s’éloigne ainsi de tous les philosophes qui l’ont opposée à
la société. C’est ainsi que Philippe Descola a théorisé une
organisation du monde dans
Par-delà nature et culture
. La
nature devient alors «
collectif, dans lequel les animaux et les
plantes ont une organisation sociale
» ou un autre «
collectif dans
lequel plantes et animaux font partie d'une totalité qui inclut aussi
des divinités et des esprits.
»
Flore et faune ne nous sont pas si étrangères. Un arbre est
physiquement présent et respire à sa façon. Pour Descola,
on peut aussi y déceler une « conscience », une vie animée.
Chez les Tchouktches en Sibérie, «
même les ombres sur les
murs vivent dans les villages
».
DES DIFFÉRENTES REPRÉSENTATIONS
Dans sa classification, l’anthropologue a placé les Jivaros
Achuars parmi les animistes, soit un peuple qui prête aux
non-humains l'intériorité des humains tout en les différen-
ciant par le corps. Pour eux, on peut avoir des relations so-
ciales avec les non-humains : les femmes pouvant être les
« mères » des légumes qu'elles cultivent et les hommes les
« beaux-frères » des animaux qu'ils chassent. Ils ne sont pas
Chez les
Achuars,
les animaux
et certains
végétaux
possèdent
un « esprit »,
soit des
intentions, des
émotions, des
sentiments
LA COSMOLOGIE DES ACHUARS
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