RDM Magazine #6 - Rivages du Monde - page 49

mars–juin 2017
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N°6
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RDM Magazine
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les seuls puisque certaines tribus amérindiennes, malai-
siennes, vietnamiennes ou même pygmées fonctionnent
comme eux.
D’autres peuples ont une vision différente, qu’il définit en
trois autres groupes : les totémistes (Aborigènes et Amé-
rindiens), les naturalistes (l’Occident), les analogistes
(Chinois, Indiens et Européens avant la Renaissance).
L’harmonie entre l’homme et la nature est-elle une utopie
ou un but spirituel ? En tout cas, l’observation de ce peuple
non infecté et non affecté par la civilisation occidentale,
a prouvé qu’on pouvait atteindre un niveau de spiritualité
compatible avec l’évolution.
LES CONSÉQUENCES ÉCOLOGIQUES
Aussi, plutôt que de s’interroger sur un idéal où l’homme
ne massacrerait plus son environnement, tout en le consi-
dérant comme exotique, il faut se projeter vers une nouvelle
forme de modernisme où la nature aurait les mêmes droits
que l’être humain. Rien à voir avec le vivre ensemble dicté
par des slogans ou un volontarisme savant. Il s’agit d’être
solidaires sur la même planète. Il faut se réconcilier avec
l’environnement en respectant ses particularités, inventer
une «
nouvelle universalité
». Il s’agit de «
conjurer l’échéance
lointaine à laquelle, avec l’extinction de notre espèce, le prix de la
passivité serait payé d’une autre manière : en abandonnant au cos-
mos une nature devenue orpheline de ses rapporteurs parce qu’ils
n’avaient pas su lui concéder de véritables moyens d’expression
»,
explique Philippe Descola, qui cherche à bouleverser notre
rapport au monde.
Mais l’anthropologue va bien plus loin désormais face à
l’urgence écologique. En près de 50 ans, le monde qu’il a
étudié a changé. Les peuples comme les Achuars sont à
leur tour menacés d’extinction. Bien que reconnues dans
la constitution équatorienne depuis bientôt 20 ans, les po-
pulations indigènes, après des siècles de dénégation et de
spoliations, demeurent vulnérables. Leurs territoires sont
convoités par l’industrie et l’agriculture. La mentalité oc-
cidentale de l’appropriation de la nature reste dominante.
La politique de préservation n’est pas assez puissante pour
rétablir l’équilibre et la disparition des peuples comme de
leurs cultures semble vouée au mieux à de l’éco-tourisme,
au pire à leur disparition.
LE « CAPITALOCÈNE »
«
Aborder ce monde en péril oblige à se remettre en question et ces-
ser avec cette opposition entre société et nature. L’époque où ça a
basculé est sans doute la révolution industrielle
» a-t-il affirmé en
mai 2016 lors d’une conférence au Collège des Bernardins.
Descola nomme ce moment «
l’anthropocène
» ou «
capitalo-
cène
» soit le temps où l’homme prend le contrôle de la pla-
nète. Il nuance : «
C’est une certaine humanité et pas l’humanité
en général dont les méthodes ont abouti à cet état de dégradation
entre les humains et entre les humains et leur environnement.
»
Mais c’est une évolution récente, ce qui peut faire espérer
un changement rapide des mentalités. «
Ça met en évidence
un certain système d’usage du monde, politique, économique et
technique. Ça nous permet de nous pencher sur notre responsabilité
et d’essayer d’y remédier pour que ce ne soit pas irrémédiable.
»
Il est temps de revenir en Amazonie, ce territoire immense
et vital, organisé par l’homme depuis la nuit des temps.
Cette «
anthropisation
» est si ancienne qu’elle en est devenue
naturelle. En Occident, on a taillé la nature : à l’anglaise ou
à la française, en coupant des arbres ou en canalisant les
eaux. Le retrait de l’homme de la nature, soit «
l’apparition
de la nature comme un objet dont on peut déterminer des lois,
qu’on peut intégrer à notre environnement, dont on peut se servir
pour notre progrès
», en a fait un simple instrument. C’est à
cause de cette philosophie – la séparation entre la nature et
l’homme – que le monde occidental puis d’autres pays à sa
suite, a causé la crise climatique et l’extinction des espèces
et des peuples.
«
Vous n’aurez pas le même type de rapports avec ces autres espèces
si vous ne les considérez pas comme capables d’avoir des compor-
tements communs avec vous »
, alerte-t-il. Il précise que
« même
en Amazonie, la transformation de la nature est partout, sauf
qu’elle n’a pas forcément les effets catastrophique – la production
de masse, les déchets – qui ont mis en péril les formes de reproduc-
tion de la vie ».
Il rappelle d’ailleurs que
« la déforestation n’est
pas liée aux peuples qui y résident, tout comme le réchauffement
global ou l’extinction des espèces ou la pollution des rivières
». Et
accuse : «
C’est le naturalisme qui s’est répandu.
»
DES ENSEIGNEMENTS DE L’AMAZONIE
Il y a quelques années l’Équateur a pris l’initiative d’inscrire
dans sa constitution les droits de la nature. PhilippeDescola
veut croire que ce sera un jour la norme, partisan «
de donner
des droits à des écosystèmes, à des territoires, à des quartiers, à
des formes particulières d’interactions entre humains et entre hu-
mains et non-humains.
»
«
Si on prend les Achuars, c’est une forêt qui a été aménagée depuis
des millénaires par leur culture, donc c’est une forme d’interaction,
avec ses vertus propres, dont on peut demander la conservation en
tant que sujet de droit »
, affirme-t-il en souhaitant la perpétua-
tion de ce type de modèles. Certains environnements de-
viendraient des sujets de droit et les humains n’en seraient
que les tuteurs. Alors
« la question du contrat naturel prend
une dimension tout à fait différente
».
L’homme a voulu contrôler la nature, il lui revient de la protéger
désormais. Il n’est pas à l’origine mais il en est une émanation.
«
C’est la terre qui est la source. L’humain peut l’administrer, en être le
garant. Mais ce n’est pas son objet
», rappelle l’anthropologue. Pour
lui, cela ne fait aucun doute : «
Nous aurions beaucoup à apprendre
de ces peuples pour sortir de la logique de destruction des ressources na-
turelles qui est la nôtre mais aussi de la destruction de nous-mêmes, de
notre santé et de nos capacités spirituelles.
»
RdM
DOSSIER
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LA COSMOLOGIE DES ACHUARS
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