RDM MAG#7 - page 25

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octobre 2017–mars 2018
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N°7
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RDM Magazine
CULTURE
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PORTRAIT
D
epuis ses premières
performances au mi-
lieu des années 1970,
Marina
Abramovic
considère son corps
comme un lieu critique qu’elle oppose
à toutes formes d’oppression : son édu-
cation conservatrice, l’autoritarisme
soviétique ou le poids des préjugés
culturels. Dans
Rythm 0
, elle dénonce
ainsi les imaginaires de la femme-objet
en se rendant totalement manipulable
par le public, invité à user librement de
72 objets sur elle, du plus inoffensif au
plus mortel (ciseaux, parfum, barre de
métal, arme à feu, vernis à ongle…). Ré-
alisée la même année, alors qu’elle sort
à peine de l’école d’art,
Rythm 5
est plus
frontalement politique en visant ex-
pressément le communisme yougos-
lave. Allongée au milieu d’une étoile en
flamme qui consomme son oxygène, la
charismatique guerrière de l’art y reste
jusqu’à l’asphyxie, au risque de sa vie,
pour éveiller le public aux logiques de
domination du régime en place.
Partagée d’un côté entre une éducation
politique (ses parents étaient de fer-
vents partisans de Tito) et religieuse de
l’autre (son grand-père était patriarche
de l’Église orthodoxe de Serbie), Ma-
rina Abramovic a façonné un univers
peuplé de héros militaires, de saints et
de martyrs comme autant de figures
de résistance, incarnant son rapport
intime à la souffrance. Avec son com-
pagnon Ulay, rencontré en 1975, elle
élabore ainsi des performances qui
placent l’endurance et la douleur au
cœur de leur démarche. Aussi les voit-
on se nouer les cheveux dos-à-dos, se
gifler chacun leur tour avec violence,
se hurler dessus jusqu’à l’épuisement
ou respirer le gaz carbonique de l’autre
dans un baiser quasi mortel. Dans
Rest
Energy
, Ulay tend même un arc dont
la flèche empoisonnée vise le cœur
de sa femme. Ils se séparent en 1988,
après un périple de 90 jours où chacun,
parti d’une extrémité de la muraille de
Chine, croise l’autre une dernière fois
avant de s’en séparer à jamais. Cette
rupture spectaculaire est à l’image de
leur œuvre : dure dans sa forme, forte
dans son symbole.
En solo, la performeuse débute alors
une séquence où la question de la
mémoire, personnelle et culturelle,
prend davantage d’importance. Après
Biography
, thérapie publique jouée sur
scène, les références aux Balkans se
font plus évidentes. Dans
Balkan Ba-
roque
, pour laquelle elle reçoit le Lion
d’or de la biennale de Venise en 1997,
elle nettoie pendant quatre jours, six
heures durant, 1500 os de bœufs. La
Née à Belgrade dans l’immédiat après-guerre, la papesse de la performance a fait de son corps lacéré,
asphyxié, flagellé, mordu ou congelé le médiumprincipal de sa pratique. Serbe dans l’âme, cette
pionnière de l’art corporel a toujours entretenu une relation privilégiée avec les Balkans.
Par Florian Gaité
¬
M A R I NA A BR AMOV I C
l ’ i c ône de s Ba l kans
« madone des charniers », qui réa-
lise l’action en entonnant des chants
slaves, entend ainsi dénoncer les mas-
sacres inter-ethniques dans l’ex-You-
goslavie des années 1990. Une dé-
cennie plus tard, elle rend hommage
aux rites païens de sa culture natale
dans
Balkan Erotic
(2005). Centré sur
l’importance de la sexualité dans les
croyances populaires, le projet ex-
hibe notamment des femmes qui se
caressent les seins en regardant le ciel
ou des hommes en costumes folklo-
riques qui arborent leur sexe comme
des armes de guerre, entre réactiva-
tion de rituels de fertilité ancestraux
et exaltation de la puissance créatrice.
Après avoir ouvert sa fondation pour
la conservation de la performance,
The Marina Abramovic Institute, elle
organise aujourd’hui la transmission
de ses œuvres et continue de se pro-
duire. Pour
The Artist is Present
, une
performance réalisée à l’occasion de
sa rétrospective auMoMA en 2010, elle
reste immobile face au public pendant
plus de 700 heures, prouvant sa capa-
cité à toujours repousser ses seuils de
tolérance, et à rester, à plus de 70 ans,
plus actuelle que jamais.
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